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— Mais ce modèle ne comportait qu’une seule espèce sur toute la surface de la planète, dit Wang-mu. Quand le soleil se réchauffait, il poussait des pâquerettes blanches qui renvoyaient la lumière dans l’espace ; quand le soleil se refroidissait, il poussait des pâquerettes de couleur sombre pour absorber la lumière et la retenir sous forme de chaleur.

Wang-mu était fière d’avoir gardé un souvenir aussi clair de Floréale.

— Mais non, trois fois non ! dit Qing-jao. Tu n’as rien compris, évidemment. L’important est qu’il devait déjà y avoir des pâquerettes sombres, même quand les pâquerettes claires étaient dominantes, et des pâquerettes claires lorsque la planète était couverte de fleurs sombres. L’évolution ne peut produire de nouvelles espèces à la demande. Elle crée de nouvelles espèces en permanence, à mesure que les gènes évoluent, sont fractionnés par les radiations ou passent d’une espèce à l’autre par l’intermédiaire de virus. Il n’y a donc pas d’espèce « pure ».

Wang-mu n’avait pas encore saisi le rapport, et l’étonnement devait se lire sur son visage.

— Suis-je encore ta préceptrice, après tout ? Dois-je respecter ma part du contrat, alors que tu as abandonné la tienne ?

S’il te plaît, dit silencieusement Wang-mu. Je te servirais éternellement si seulement tu voulais aider ton père dans cette entreprise.

— Tant que les individus de l’espèce restent ensemble et qu’il y a un processus constant de croisement, les individus ne dévient pas trop, génétiquement parlant : leurs gènes sont constamment brassés et recombinés avec d’autres gènes de la même espèce, si bien qu’à chaque nouvelle génération les variations sont également réparties dans toute la population. C’est seulement lorsque l’environnement les soumet à des contraintes telles qu’un des traits obtenus par mutation aléatoire devient indispensable à la survie que toutes les lignées privées de ce trait dans cet environnement particulier s’éteignent, jusqu’à ce que le nouveau trait, au lieu d’être une anomalie occasionnelle, devienne un trait universel caractéristique de la nouvelle espèce. Voilà le dogme fondamental de la gaïalogie : une dérive génétique constante est essentielle à la survie des espèces prises dans leur ensemble. Selon les documents que j’ai sous les yeux, Lusitania est une planète avec un nombre d’espèces ridiculement restreint et sans possibilité d’évolution génétique puisque ces incroyables virus corrigent constamment toutes les déviations qui pourraient se produire. Non seulement pareil système ne pourrait jamais évoluer, mais il serait également impossible à la vie de continuer d’exister puisqu’elle ne pourrait s’adapter au changement.

— Peut-être qu’il n’y a pas de changements sur Lusitania.

— Ne sois pas si bête, Wang-mu. J’ai honte d’avoir jamais essayé de t’apprendre quelque chose. Toutes les étoiles fluctuent. Toutes les planètes oscillent et modifient leur orbite. En trois mille ans, nous avons observé de nombreuses planètes, et nous avons sur cette longue période appris ce que les savants de jadis, basés sur la Terre, n’auraient jamais pu découvrir : quels comportements sont communs à l’ensemble des planètes et systèmes stellaires, et lesquels sont particuliers à la Terre et au Système solaire. Je te dis qu’il est impossible pour une planète comme Lusitania d’exister pendant plusieurs décennies sans subir de changements environnementaux défavorables à la vie – fluctuations de température, perturbations orbitales, cycles sismiques et volcaniques. Alors, comment un système composé d’une poignée d’espèces pourrait-il jamais s’en tirer ? Si la planète n’a que des pâquerettes claires, comment pourra-t-elle jamais se réchauffer si son soleil se refroidit ? Si ses végétaux sont tous des consommateurs de gaz carbonique, comment vont-ils survivre lorsque la teneur en oxygène de l’atmosphère atteindra des niveaux toxiques ? Tes prétendus amis de Lusitania sont vraiment des imbéciles pour t’envoyer des absurdités de ce genre. S’ils étaient d’authentiques savants, ils sauraient que leurs résultats sont invraisemblables.

Qing-jao appuya sur une touche et le contenu de l’affichage disparut.

— Tu m’as fait perdre un temps précieux. Si tu n’as rien de mieux que ça à me proposer, inutile de revenir me voir. Pour moi, tu es moins que rien. Tu es un cafard qui flotte dans mon verre d’eau. Tu pollues tout le contenu du verre, et pas seulement l’endroit où tu flottes. Quand je me réveille, je suis malade rien que de savoir que tu es dans cette maison.

Alors je suis un peu plus que « rien » pour toi, non ? dit Wang-mu pour elle seule. Il me semble que je suis très importante pour toi. Tu es peut-être très brillante, Qing-jao, mais tu as autant de mal que les autres à comprendre ta personnalité.

— Une fille vulgaire et stupide comme toi ne peut pas me comprendre, dit Qing-jao. Je t’ai déjà dit de partir.

— Mais ton père est le maître ici, et c’est maître Han qui m’a demandé de rester.

— Petite idiote, petite-sœur-des-cochons, si je ne peux pas te demander de quitter la maison, je t’ai certainement signifié que j’aimerais que tu disparaisses de cette chambre.

Wang-mu se courba jusqu’à ce que sa tête touche presque – oui, presque – le parquet. Puis elle sortit à reculons afin de ne pas présenter son postérieur à sa maîtresse. Si tu me traites ainsi, je te traiterai avec les égards dus à une personne de qualité. Et, si tu ne détectes pas l’ironie de mon comportement, qui sera la plus stupide des deux ?

Maître Han n’était pas dans sa chambre lorsque Wang-mu revint. Il était peut-être aux toilettes et ne serait absent qu’un instant. Peut-être accomplissait-il quelque rite des élus, auquel cas il ne réapparaîtrait pas avant plusieurs heures. Wang-mu avait trop de questions à poser pour attendre son retour. Elle plaça les documents sous le terminal, se doutant bien que Jane l’observerait et la surveillerait. Et que Jane avait sans aucun doute enregistré tout ce qui s’était passé dans la chambre de Qing-jao.

Pourtant, Jane attendit que Wang-mu formule les questions posées par Qing-jao avant de commencer à parler. Puis Jane répondit d’abord à la question de la véracité des documents.

— Les documents de Lusitania sont authentiques, dit Jane. Ela et Novinha, Ouanda et tous les autres qui ont étudié avec elles sont déjà très spécialisés, mais à l’intérieur de leur spécialité ils sont excellents. Si Qing-jao avait lu La Vie d’Humain, elle comprendrait comment fonctionnent cette douzaine d’espèces appariées.

— Mais j’ai toujours du mal à comprendre ce qu’elle dit, fit Wang-mu. Je me demande comment tout ça pourrait être vrai : il y a trop peu d’espèces sur Lusitania pour qu’une vraie gaïalogie se développe, et pourtant la planète est encore assez bien régulée pour que la vie s’y maintienne. Se pourrait-il qu’il n’y ait aucune contrainte environnementale sur Lusitania ?

— Non, dit Jane. J’ai accès à toutes les données astronomiques des satellites en orbite là-bas et, depuis que l’humanité est présente dans le système stellaire de Lusitania, Lusitania et son soleil ont montré toutes les fluctuations habituelles. En ce moment, il semble qu’il y ait une tendance au refroidissement général.

— Alors comment les formes de vie de Lusitania vont-elles réagir ? demanda Wang-mu. Le virus de la descolada ne les laissera pas évoluer – il essaie de détruire tout ce qui est étranger à la planète, c’est pourquoi il essaie de tuer les humains et la reine, s’il le peut.

Jane, dont l’image était assise dans la position du lotus au-dessus du terminal de maître Han, leva la main.