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— Vu que ma propre naissance a été exigée par le gouvernement, dit Wiggin, je sympathise avec toi. Mais ta réaction est trop précipitée. Après tout, mes parents aussi m’ont voulu. Et depuis le moment de ma naissance, tout comme n’importe quelle autre créature vivante, j’ai eu mon propre but dans l’existence. Le fait que les habitants de ta planète aient interprété à tort leur PNO comme étant un message des dieux ne signifie pas obligatoirement qu’il n’y ait pas de dieux. Ce n’est pas parce que ta première conception de la finalité de ta vie se trouve contredite que tu dois maintenant conclure qu’il n’y a pas de finalité, pas de but du tout.

— Oh, je sais qu’il y a un but derrière tout ça, dit Wang-mu. Ceux du Congrès voulaient des esclaves ! Voilà pourquoi ils ont créé Qing-jao – pour en faire leur esclave. Et elle veut leur rester soumise !

— Telle était l’intention du Congrès, dit Wiggin. Mais Qing-jao avait aussi une mère et un père qui l’aimaient. Moi aussi. Il y a dans ce monde une grande variété de buts et de raisons. Ce n’est pas parce que tu t’es trompée une fois qu’il n’existe pas d’autres raisons dignes de confiance.

— Ça doit être vrai, dit Wang-mu, qui avait à présent honte de son éclat.

— Ne baisse pas la tête devant moi, dit Wiggin. Ou alors est-ce toi, Jane ?

Jane avait dû lui répondre sans que Wang-mu puisse capter ce message.

— Je ne veux pas entendre parler de ces coutumes, dit Wiggin. Cette inclination de la tête n’a qu’un but : humilier une personne en présence d’une autre, et je ne vais pas la laisser s’humilier ainsi devant moi. Elle n’a rien dit dont elle doive avoir honte. Elle a ouvert une perspective sur la descolada qui pourrait bien signifier le salut pour une ou deux espèces.

Au ton de sa voix, Wang-mu comprit qu’il était sincère. Il lui rendait personnellement hommage.

— Pas moi, protesta-t-elle. Qing-jao. C’étaient ses questions à elle.

— Qing-jao, dit Ela. Elle t’a rendue complètement baba. Elle te tient encore, comme le Congrès la tient.

— Ce n’est pas parce que vous ne la connaissez pas que vous devez la mépriser, dit Wang-mu. Elle est brillante et pure, et je ne pourrai jamais être comme elle.

— Encore les dieux, dit Wiggin.

— Toujours les dieux, dit Ela.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Wang-mu. Qing-jao ne dit pas qu’elle est divine, moi non plus.

— Mais si, dit Ela. « Elle est sage et pure. » Tu l’as dit.

— Brillante et pure, rectifia Wiggin.

— « Et je ne pourrai jamais être comme elle », poursuivit Ela.

— Laisse-moi te parler un peu des dieux, dit Wiggin. On a beau être très fort ou très intelligent, il y a toujours quelqu’un de plus fort ou de plus intelligent, et quand on tombe sur quelqu’un qui est plus fort et plus intelligent que tout le monde, on se dit : c’est un dieu, voilà la perfection. Mais je te garantis qu’il y aura quelque part quelqu’un d’autre à côté de qui ton dieu fera figure de ver de terre. Et quelqu’un de plus fort, de plus intelligent ou de plus pur d’une manière ou d’une autre. Alors, laisse-moi te dire ce que je pense des dieux. Je pense qu’un authentique dieu n’aura jamais peur ni ne se mettra en colère au point d’essayer de réprimer d’autres personnes. Modifier génétiquement des humains pour les rendre plus intelligents et plus créatifs aurait pu être de la part du Congrès un don généreux, de nature divine. Mais le Congrès avait peur, alors il a enchaîné les habitants de la Voie. Il voulait rester maître de la situation. Un dieu véritable ne se soucie pas de contrôler la situation. Un dieu véritable contrôle déjà tout ce qu’il est possible de contrôler. Des dieux authentiques voudraient t’apprendre comment devenir leur égale.

— Qing-jao voulait m’instruire, dit Wang-mu.

— Oui, mais à condition que tu lui obéisses et fasses ce qu’elle voulait, dit Jane.

— Je suis indigne d’elle, dit Wang-mu. Je suis trop stupide pour apprendre à devenir aussi sage qu’elle.

— Et pourtant, dit Jane, tu as su que je disais la vérité lorsque Qing-jao ne voyait que des mensonges.

— Tu es une divinité ? demanda Wang-mu.

— J’ai toujours su ce que les élus et les pequeninos sont sur le point de découvrir. J’ai été fabriquée.

— C’est absurde, dit Wiggin. Jane, tu as toujours cru que tu étais sortie tout armée de la tête de Jupiter.

— Je ne suis pas Minerve, non merci, dit Jane.

— Pour autant que nous le sachions, tu es arrivée comme ça, dit Wiggin. Personne ne t’a projetée.

— Comme c’est rassurant, dit Jane. Tandis que vous pouvez tous nommer vos créateurs – ou du moins vos parents ou quelque institution gouvernementale paternaliste –, je suis le seul accident authentique de l’univers.

— Tu dois choisir, dit Wiggin. Soit quelqu’un avait des intentions à ton sujet, soit tu es un accident. C’est d’ailleurs la définition d’un accident : quelque chose qui se produit sans la volonté de personne. Alors vas-tu te plaindre de ça aussi ? Les gens de la Voie vont en vouloir à mort au Congrès dès qu’ils sauront ce qu’on a fait sur eux. Et toi, tu te plaindrais parce que personne ne t’a rien fait ?

— Si je veux, je peux, dit Jane dans un pastiche de dépit enfantin.

— Je vais te dire ce que j’en pense, moi, dit Wiggin. Je pense que tu n’arriveras pas à l’âge adulte tant que tu continueras à t’inquiéter de savoir si les autres ont un but ou non dans leur vie et que tu n’auras pas toi-même trouvé le ou les buts auxquels tu peux croire.

Ender et Ela expliquèrent toute l’affaire à Valentine d’abord, probablement parce qu’elle était venue au laboratoire par hasard au bon moment en cherchant à voir Ender pour un motif quelconque, sans aucun rapport. L’hypothèse lui parut tout aussi vraisemblable qu’à Ela et à Ender. Et, comme eux, Valentine savait qu’ils ne pourraient éprouver la validité de l’hypothèse d’une descolada régulatrice de la gaïalogie de Lusitania sans en avoir informé les pequeninos et sans avoir entendu leur réponse.

Ender proposa d’essayer d’abord avec Planteur avant de tenter d’expliquer quoi que ce soit à Humain ou à Fureteur. Ela et Valentine étaient d’accord. Ni Ela ni Ender, qui parlaient avec les arbres-pères depuis des années, ne se sentaient assez à l’aise dans la langue des arbres pour s’exprimer facilement. Plus important, toutefois, était le fait inavoué qu’ils se trouvaient simplement plus d’affinités avec les frères, créatures apparentées aux mammifères, qu’ils ne pourraient jamais s’en trouver avec des arbres. Comment pouvaient-ils deviner en regardant un arbre ce qu’il était en train de penser ou comment il réagissait à leurs paroles ? Non, s’ils avaient quelque chose de difficile à dire à un pequenino, ils s’adresseraient à un frère, pas à un arbre-père.

Evidemment, une fois qu’ils eurent fait venir Planteur dans le bureau d’Ela, eurent fermé la porte et commencé leurs explications, Ender se rendit compte que parler à un frère ne changeait pas grand-chose. Même après trente ans passés à travailler avec les pequeninos et à vivre en leur compagnie, Ender était incapable de déchiffrer autre chose que les manifestations les plus grossières de leur langage corporel. Planteur écouta sans manifester d’émotion particulière Ender lui expliquer ce à quoi Ela et lui avaient réfléchi pendant la conversation avec Jane et Wang-mu. Il n’était pas impassible. Il avait plutôt l’air de ne pouvoir tenir en place sur sa chaise, comme un petit garçon, changeant continuellement de position, évitant de regarder ses interlocuteurs ou fixant le vide comme si ce qu’il entendait était indiciblement ennuyeux. Ender savait évidemment que le contact oculaire n’avait pas la même importance chez les pequeninos que chez les humains : ils ne le recherchaient ni ne l’évitaient. Peu leur importait ce qu’on regardait quand on écoutait quelqu’un parler. Mais d’ordinaire, les pequeninos qui travaillaient en liaison étroite avec des humains essayaient d’avoir un comportement qui passât pour de l’attention. Planteur était expert en la matière, mais en ce moment précis il ne faisait même pas l’effort de simuler.