— Nous voulions le savoir, les machines et l’énergie que vous aviez, vous, les humains. Qu’y a-t-il d’héroïque ans un traité où tout ce que nous avions à faire était d’arrêter de vous tuer pour qu’en échange vous fassiez faire un bond en avant de mille ans à notre développement technologique ?
— Tu ne veux décidément rien entendre de positif sur la question, hein ? dit Valentine.
— Dans cette histoire, dit Planteur, ignorant l’interruption, les seuls héros furent Pipo et Libo, les humains qui firent preuve d’un courage remarquable alors même qu’ils savaient qu’ils allaient mourir. Ils avaient arraché leur liberté à leur héritage génétique. Quel piggy a jamais fait de même intentionnellement ?
Ender fut passablement agacé d’entendre Planteur utiliser le terme piggy pour lui-même et son peuple. Ces dernières années, ce terme avait cessé d’être amical et affectueux comme il l’était lorsque Ender avait débarqué sur Lusitania. À présent, on l’employait en général de manière péjorative et les gens qui travaillaient avec les indigènes employaient presque toujours le terme de pequenino. À quel genre de masochisme Planteur avait-il recours en réaction à ce qu’il avait appris aujourd’hui ?
— Les arbres-frères font don de leur vie, dit Ela, pleine de bonne volonté.
Mais Planteur lui répondit par le mépris.
— Les arbres-frères ne sont pas vivants comme les arbres-pères. Ils ne peuvent parler. Ils ne font qu’obéir. Nous leur disons quoi faire, et ils n’ont pas le choix. Ce sont des instruments, et non des héros.
— Tu peux raconter n’importe quoi dans le sens qui t’arrange, dit Valentine. Tu peux dire qu’il n’y a pas eu sacrifice en prétendant que la victime a eu tellement de plaisir à le faire que ce n’était pas un sacrifice du tout mais une action égoïste de plus.
Brusquement, Planteur bondit de sa chaise. Ender se prépara à assister à une répétition de son comportement précédent mais, au lieu de tourner en rond dans la pièce, Planteur se dirigea vers l’endroit où Ela était assise et lui mit les deux mains sur les genoux.
— Je connais un moyen pour devenir un véritable héros, dit Planteur. Je connais un moyen d’agir contre la descolada. De la rejeter, de la combattre, de la détester et de contribuer à la détruire.
— Moi aussi, dit Ela.
— Une expérience, dit Planteur.
Ela hocha la tête.
— Pour voir, dit-elle, si l’intelligence des pequeninos réside vraiment dans la descolada et non dans leur cerveau.
— Je veux bien m’y prêter, dit Planteur.
— Je ne te le demanderais jamais.
— Je sais que tu ne me le demanderais pas, dit Planteur. Alors je le demande moi-même.
Ender fut surpris de se rendre compte que, chacun à sa manière, Ela et Planteur étaient aussi proches l’un de l’autre qu’Ender et Valentine, capables chacun de connaître les pensées de l’autre sans donner d’explications. Ender n’avait pas imaginé que la chose soit possible entre deux individus de deux espèces différentes. Mais pourquoi pas ? Surtout lorsqu’ils travaillaient sur le même projet dans une collaboration aussi étroite.
Il fallut quelques instants à Ender pour saisir ce que Planteur et Ela étaient en train de décider entre eux ; Valentine, qui, contrairement à Ender, ne travaillait pas avec eux depuis des années, ne comprenait toujours pas.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. De quoi parlent-ils ?
— Planteur, répondit Ela, propose que nous éliminions du corps d’un pequenino toutes les copies du virus de la descolada, que nous le mettions dans une enceinte stérile où il ne pourra être recontaminé, et que nous voyions s’il a encore un esprit.
— Scientifiquement parlant, ça ne peut pas marcher, dit Valentine. Il y a beaucoup trop d’autres variables. Pas vrai ? Je croyais que la descolada était impliquée dans tous les domaines de la vie des pequeninos ?
— Une absence de descolada signifierait que Planteur tomberait malade immédiatement et qu’il finirait par mourir. Planteur mourrait faute de ce que Quim a reçu.
— Tu ne peux pas le laisser faire, dit Valentine. Ça ne prouvera rien. Il se pourrait qu’il perde la tête parce qu’il est malade. La fièvre fait délirer.
— Que pouvons-nous faire d’autre ? demanda Planteur. Attendre qu’Ela trouve un moyen de domestiquer le virus, pour s’apercevoir seulement alors qu’en l’absence de sa forme intelligente et agressive nous ne sommes pas des pequeninos du tout, mais de simples piggies ? Que nous ne tenons le pouvoir de parler que du virus au sein de nous, et que s’il était neutralisé, nous perdrions tout et tomberions au niveau des arbres-frères ? Allons-nous trouver cela lorsque vous libérerez l’antivirus ?
— Mais ce n’est pas une expérience sérieuse, avec une population témoin…
— C’est une expérience sérieuse, absolument, dit Ender. Le genre d’expérience qu’on fait lorsqu’on ne se préoccupe pas d’être subventionné ou non, qu’on a simplement besoin de résultats et qu’on les veut tout de suite. Le genre d’expérience que l’on fait lorsqu’on n’a aucune idée des résultats, voire qu’on n’est même pas certain de savoir les interpréter – seulement il y a une bande d’allumés chez les pequeninos qui veulent monter dans des vaisseaux interstellaires pour répandre une maladie mortelle pour la vie planétaire dans toute la galaxie, alors il faut faire quelque chose.
— C’est le genre d’expérience qu’on fait, dit Planteur, quand on a besoin d’un héros.
— Qui ça, « on » ? demanda Ender. Nous autres humains ou vous ?
— À ta place, je n’insisterais pas, dit Valentine. Pour ce qui est de l’héroïsme, tu as accumulé les états de service au fil des siècles.
— Il se peut que ça ne soit pas nécessaire, malgré tout, dit Ela. Quara en sait beaucoup plus sur la descolada qu’elle ne veut bien le dire. Peut-être qu’elle sait déjà si l’adaptabilité intelligente de la descolada peut être séparée de ses fonctions essentielles au maintien de la vie. Si nous pouvions produire pareil virus, nous pourrions tester les effets de la descolada sur l’intelligence des pequeninos sans mettre en danger la vie du sujet.
— L’ennui, dit Valentine, c’est que Quara ne va probablement pas croire à notre histoire de descolada fabriquée par une autre espèce, pas plus que Qing-jao ne voulait croire que la voix de ses dieux n’était qu’une psychonévrose obsessionnelle génétiquement induite.
— Je vais faire l’expérience, dit Planteur. Je vais commencer immédiatement parce que le temps presse. Demain, vous me mettrez dans une enceinte stérile, puis tuerez toute la descolada contenue dans mon corps à l’aide des produits que vous tenez secrètement en réserve pour donner aux humains lorsque la descolada s’est adaptée au neutraliseur que vous utilisez.
— Tu es bien conscient que ça risque de ne pas marcher, hein ? dit Ela.
— Alors ce serait vraiment un sacrifice, dit Planteur.
— Si tu commences à perdre la raison sans rapport apparent avec ton état corporel, dit Ela, nous arrêterons l’expérience parce que nous aurons la réponse.
— Peut-être, dit Planteur.
— Arrivé à ce point, il se peut que tu guérisses.
— Ça m’est égal si je guéris ou non.
— Nous arrêterons aussi l’expérience, dit Ender, si tu commences à perdre la raison d’une manière qui est en rapport avec ton état de santé physique, parce que alors nous saurons que l’expérience est inutile et qu’elle ne nous apprendrait rien de toute façon.