— Dans ce cas, si je suis un lâche, je n’ai qu’à simuler la déficience mentale et j’aurai la vie sauve, dit Planteur. Non, je vous interdis d’arrêter l’expérience, quoi qu’il arrive. Et, si je conserve mes fonctions mentales, vous devrez me laisser continuer jusqu’au bout, jusqu’à la mort, parce que ce n’est que si je garde ma lucidité jusqu’au bout que nous saurons que notre âme est autre chose qu’un simple artefact de la descolada. Promettez-le-moi !
— C’est de la science ou un pacte de suicide ? demanda Ender. Serais-tu découragé par la découverte du rôle probable de la descolada dans l’histoire des pequeninos au point de vouloir tout simplement mourir ?
Planteur se précipita sur Ender, s’agrippa à lui et pressa son nez contre le sien.
— Menteur ! cria-t-il.
— J’ai simplement posé une question, souffla Ender.
— Je veux être libre ! hurla Planteur. Je veux que la descolada quitte mon corps et ne revienne jamais ! Je veux par mon geste aider à libérer tous les piggies pour que nous soyons pequeninos pour de vrai et non pour la forme !
Doucement, Ender le repoussa. Le violent contact avec Planteur lui avait quelque peu meurtri le nez.
— Je veux faire un sacrifice qui prouve que je suis libre, dit Planteur, que je ne me contente pas d’exprimer mes gènes. Et pas seulement pour tenter d’entrer dans la troisième vie.
— Même les martyrs de la chrétienté et de l’islam étaient disposés à recevoir au ciel la récompense de leur sacrifice, dit Valentine.
— Alors c’étaient tous des porcs, des égoïstes, dit Planteur. C’est bien ce que vous dites, des porcs, n’est-ce pas ? En stark, votre langue commune. Egoïste comme un porc. Alors c’est bien le nom qui nous convient, à nous les piggies ! Nos héros essayaient tous de devenir arbres-pères. Nos arbres-frères étaient des ratés dès le départ. La seule chose que nous servions en dehors de notre personne, c’est la descolada. Autant que nous le sachions, nous sommes peut-être la descolada. Mais moi, je serai libre. Je saurai ce que je suis, sans la descolada dans mes gènes – moi seulement.
— Tu seras mort, dit Ender.
— Mais libre d’abord. Et le tout premier de mon peuple.
Après que Jane et Wang-mu eurent relaté à maître Han tout ce qui avait transpiré ce jour-là, après qu’il eut raconté à Jane sa propre journée de travail, après que la maison fut retombée dans le silence et l’obscurité, Wang-mu était encore éveillée, couchée sur sa natte dans un coin de la chambre de maître Han, écoutant ses ronflements légers mais tenaces tout en réfléchissant à ce qui avait été dit en ce jour.
Il y avait tellement d’idées, et la plupart étaient tellement au-dessus de son niveau qu’elle désespérait de pouvoir véritablement les comprendre. Surtout ce que Wiggin avait dit en parlant de buts et de finalités. Ils reconnaissaient qu’elle avait trouvé la solution au problème de la descolada, et pourtant elle ne pouvait en revendiquer le mérite, parce qu’elle ne l’avait pas trouvée intentionnellement : elle avait cru qu’elle se contentait de répéter les questions de Qing-jao. Pouvait-elle s’attribuer le mérite d’une découverte fortuite ?
On ne devrait critiquer ou féliciter les gens que pour ce qu’ils avaient eu l’intention de faire. C’est ce que Wang-mu avait toujours cru, instinctivement ; elle ne se souvenait pas l’avoir jamais entendu dire aussi explicitement. Les crimes qu’elle reprochait aux membres du Congrès étaient tous prémédités : modifier génétiquement les habitants de la Voie pour créer les élus, et envoyer le Dispositif DM pour détruire le refuge de la seule autre espèce intelligente dont ils connaissaient l’existence dans l’univers.
Mais était-ce bien là ce qu’ils voulaient faire ? Peut-être que certains d’entre eux, au moins, croyaient rendre l’univers plus sûr pour l’humanité en détruisant Lusitania : d’après ce que Wang-mu avait entendu dire sur la descolada, elle risquait d’anéantir toute vie d’origine terrestre si elle se répandait de planète en planète dans l’univers habité. Peut-être que d’autres membres du Congrès avaient décidé de créer les élus des dieux sur la Voie pour en faire profiter toute l’humanité, mais en leur mettant la PNO dans le cerveau pour les empêcher d’aller trop loin et de réduire en esclavage les humains « normaux » qui leur étaient inférieurs. Peut-être qu’ils avaient tous de bonnes intentions pour justifier les horreurs qu’ils commettaient.
Qing-jao était certainement bien intentionnée, non ? Alors comment Wang-mu pouvait-elle la condamner pour des actes qu’elle commettait en croyant obéir aux dieux ?
Est-ce que tout un chacun n’avait pas quelque noble intention en vue pour justifier ses propres actes ? Est-ce que tout le monde ne se trouvait pas irréprochable ?
Moi non, se dit Wang-mu. Je me trouve faible et stupide. Mais les autres ont parlé de moi comme si j’étais meilleure que je n’aurais jamais pu l’imaginer. Maître Han lui aussi m’a félicitée. Et les autres parlaient de Qing-jao avec de la pitié et du mépris dans la voix – et c’est ce que j’ai ressenti envers elle, moi aussi. Et pourtant Qing-jao n’est-elle pas noble dans ses actes, et moi vile ? J’ai trahi ma maîtresse. Elle est depuis toujours loyale envers son gouvernement et ses dieux, qui sont vrais pour elle, même si je ne crois plus en eux. Comment puis-je distinguer les bons des méchants, si les méchants ont tous un truc pour se convaincre qu’ils essaient de faire le bien même quand ils font quelque chose d’atroce et que les bons peuvent croire qu’ils se conduisent en réalité très mal alors même qu’ils font quelque chose de bien ?
Peut-être qu’on peut seulement faire le bien en pensant faire le mal et que, si on se croit honnête, alors on ne peut que faire le mal.
Mais ce paradoxe était trop pour elle. Le monde n’aurait plus de sens s’il fallait juger les gens par le contraire de ce qu’ils essayaient d’exprimer dans leur apparence. N’était-pas possible qu’une personne honnête essaie aussi de paraître honnête ? Et si quelqu’un se prétendait ignoble, ça ne voulait pas obligatoirement dire qu’il n’était pas ignoble. Y avait-il moyen déjuger les gens s’il n’était même pas possible de les juger sur leurs intentions ?
Comment Wang-mu même pouvait-elle se juger ?
La moitié du temps, je ne sais même pas pourquoi j’agis. Je suis venue dans cette maison parce que j’étais ambitieuse et voulais devenir la servante secrète d’une jeune et riche élue des dieux. C’était pur égoïsme de ma part, et c’est la seule générosité qui a conduit Qing-jao à me prendre à son service. Et voilà maintenant que j’aide maître Han à trahir – où sont mes intentions là-dedans ? Je ne sais même pas pourquoi je fais ce que je fais. Comment puis-je connaître les véritables intentions des autres ? Il n’y a plus d’espoir de distinguer jamais le bien du mal.
Elle s’assit dans la position du lotus sur sa natte et appliqua ses mains contre son visage. C’était comme si elle était pressée contre un mur, mais un mur qu’elle avait construit elle-même, et, si seulement elle arrivait à trouver un moyen de l’écarter – comme elle écartait les mains de son visage chaque fois qu’elle le désirait –, alors elle pourrait aisément aller droit à la vérité.
Elle écarta les mains. Ouvrit les yeux. Le terminal de maître Han était de l’autre côté de la pièce. C’est là qu’elle avait vu aujourd’hui les visages d’Elanora Ribeira von Hesse et d’Andrew Wiggin. Et celui de Jane.
Elle se rappela que Wiggin lui avait dit à quoi ressembleraient les dieux. Des dieux authentiques voudraient vous apprendre à devenir exactement comme eux. Pourquoi avait-il dit ça ? Comment pouvait-il savoir à quoi ressemblait un dieu ?