Des gens qui veulent vous apprendre comment savoir tout ce qu’ils savent et comment faire tout ce qu’ils font : c’est des parents qu’il parlait en réalité, pas des dieux.
Or il y avait beaucoup de parents qui ne faisaient pas comme ça. Beaucoup de parents qui essayaient de brimer leurs enfants, de les contrôler, d’en faire des esclaves. Là où elle avait grandi, Wang-mu avait eu souvent connaissance de pareils cas.
Ce que Wiggin décrivait, ce n’était donc pas vraiment des parents tout court. C’étaient de bons parents. Il ne lui disait pas ce qu’étaient les dieux, il lui disait ce qu’était la bonté. Vouloir que les autres progressent. Vouloir que les autres aient toutes les bonnes choses qu’on a soi-même. Et leur éviter les mauvaises, si possible. Ça, c’était la bonté.
Et les dieux, alors ? Ils voudraient que tout le monde sache, possède et soit tout ce qu’il y a de bien. Ils enseigneraient, partageraient et formeraient, mais sans jamais employer la force.
Comme mes parents, songea Wang-mu. Maladroits et stupides à l’occasion, comme tout le monde, mais de bons parents. Ils se sont vraiment occupés de moi. Même des fois quand ils me faisaient faire des trucs pénibles parce qu’ils savaient que ça serait bien pour moi. C’étaient de bons parents, même les fois où ils avaient tort. Après tout, je ne peux les juger sur leurs intentions. Tout le monde pense avoir de bonnes intentions, mais mes parents avaient vraiment de bonnes intentions, parce que toutes leurs actions envers moi visaient à me donner plus de sagesse, plus de force, plus de bonté. Même quand ils m’obligeaient à faire des choses pénibles, parce qu’ils savaient que ça me rendrait service. Même quand ils me faisaient mal.
Et voilà. Voilà comment seraient les dieux, à supposer qu’ils existent. Ils voudraient que tout le monde profite de toutes les bonnes choses de la vie, comme de bons parents. Mais, contrairement aux parents et à toutes les autres personnes, les dieux sauraient véritablement ce qu’était le bien et auraient véritablement le pouvoir de provoquer de bonnes choses, même s’ils étaient les seuls à s’en rendre compte. Comme l’avait dit Wiggin, de véritables dieux seraient plus intelligents et plus forts que tout le monde. Ils auraient toute l’intelligence et toute la force qu’il était possible d’avoir.
Mais que penser d’un être pareil ? Etait-ce à une personne comme Wang-mu de juger un dieu ? Elle ne pourrait comprendre leurs intentions, même s’ils les lui révélaient, alors comment pourrait-elle jamais savoir qu’elles étaient bonnes ? Et pourtant, l’autre démarche – croire en eux et leur faire confiance absolument –, n’était-ce pas ce que faisait Qing-jao ?
Non. S’il y avait vraiment des dieux, ils n’agiraient jamais comme Qing-jao le croyait : jamais ils ne feraient des gens des esclaves à tourmenter et à humilier.
À moins que les tourments et l’humiliation ne soient de bonnes choses pour eux…
Non ! faillit-elle crier tout haut. Et elle se prit encore la tête entre les mains, pour se forcer à garder le silence, cette fois-ci.
Je ne peux juger que ce que je comprends. Si, autant que je peux le constater, les dieux auxquels croit Qing-jao sont purement malfaisants, alors, oui, peut-être que je me trompe, peut-être que je ne peux appréhender le grand dessein qu’ils accomplissent en faisant des élus des esclaves sans défense ou en anéantissant des espèces tout entières. Mais en mon cœur je n’ai d’autre choix que de rejeter pareils dieux, car je ne vois nulle part le bien dans ce qu’ils font. Peut-être suis-je tellement bête, tellement idiote, que je serai toujours l’ennemie des dieux et œuvrerai à l’encontre de leurs desseins altiers et incompréhensibles. Mais il me faut vivre ma vie selon ce que je comprends, et moi je comprends qu’il n’y a pas de dieux comme ceux dont les élus nous parlent. Si tant est qu’ils existent, ils trouvent plaisir dans l’oppression, le mensonge, l’humiliation et l’ignorance. Ils font en sorte d’abaisser les autres et de se grandir eux-mêmes. Ce ne seraient pas des dieux, même s’ils existaient. Ce seraient des ennemis. Des démons.
Pareil pour ceux, quels qu’ils puissent être, qui ont créé le virus de la descolada. Certes, il faudrait qu’ils soient très puissants pour élaborer un tel instrument. Mais il faudrait aussi qu’ils soient des êtres sans cœur, égoïstes et arrogants pour croire que toute la vie de l’univers n’existe que pour être soumise à leurs manipulations. Pour lâcher la descolada dans l’univers sans se soucier des victimes qu’elle ferait ou de la beauté des formes de vie qu’elle détruirait, ceux-là non plus ne pourraient être des dieux.
Jane, maintenant. Jane pourrait être une divinité. Jane possédait d’énormes quantités d’informations et avait aussi une grande sagesse. Elle agissait pour le bien d’autrui, même au risque d’y perdre la vie – et elle continuait, même maintenant que sa vie était en suspens. Andrew Wiggin pourrait être un dieu, si sage et si bon, apparemment, lui qui n’agissait pas pour son propre compte mais pour le bien des pequeninos. Et Valentine, qui avait œuvré, sous le nom de Démosthène, pour aider les autres à trouver la vérité et à prendre des décisions en toute sagesse. Et maître Han, qui essayait toujours de faire le bien, même au risque de perdre sa fille. Peut-être même Ela, cette femme de science, même si elle n’avait pas su tout ce qu’elle aurait dû savoir, parce qu’elle n’avait pas honte d’apprendre la vérité de la bouche d’une jeune servante.
Bien sûr, ce n’était pas le genre de dieux qui résidaient aux confins du couchant, dans le palais de la Royale Mère. Ils ne se prenaient pas non plus pour des dieux – ils lui riraient au nez s’ils savaient que l’idée l’avait ne serait-ce qu’effleurée. Mais, comparés à elle, c’étaient vraiment des dieux. Ils étaient tellement plus intelligents que Wang-mu, tellement plus puissants, et, pour autant qu’elle pouvait comprendre leurs intentions, ils s’efforçaient d’aider les autres à devenir aussi intelligents et aussi puissants que possible. Plus intelligents et plus puissants qu’ils ne l’étaient eux-mêmes. Donc, même si Wang-mu se trompait, même si elle ne comprenait vraiment rien à rien, elle savait néanmoins que sa décision de travailler avec eux était la bonne.
Elle ne pouvait faire le bien que dans la mesure où elle comprenait la nature de la bonté. Et ces gens lui semblaient faire le bien, tandis que le Congrès semblait faire le mal. Alors, même si à la longue elle risquait de disparaître – car maître Han était désormais l’ennemi du Congrès et pourrait être arrêté et tué, et elle avec lui –, elle poursuivrait quand même sa tâche. Elle ne verrait jamais de vrais dieux, mais elle pourrait au moins aider ceux qui approchaient la divinité autant que faire se peut pour des personnes réelles.
Et si je déplais aux dieux, ils peuvent m’empoisonner dans mon sommeil ou me faire brûler demain pendant que je traverse le jardin ou tout simplement faire tomber mes bras et mes jambes comme des miettes de gâteau. S’ils n’arrivent même pas à arrêter une stupide petite servante comme moi, alors ils ne sont pas grand-chose.
VIE ET MORT
« Ender vient nous voir. »
« Moi, il vient me parler tout le temps. »
« Et nous pouvons lui parler directement, dans son esprit. Mais il insiste pour venir. S’il ne nous voit pas, il n’a pas l’impression de parler avec nous. Quand nous nous entretenons à distance, il a encore plus de mal à distinguer ses propres pensées de celles que nous mettons dans son esprit. Alors il vient. »
« Et ça ne vous plaît pas. »
« Il veut que nous lui donnions des réponses, et nous ne connaissons pas de réponses. »
« Vous savez tout ce que les humains savent. Vous êtes allés dans l’espace, n’est-ce pas ? Vous n’avez même pas besoin de leurs ansibles pour communiquer de planète à planète. »