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« Ils sont tellement avides de réponses, ces humains ! Ils ont tellement de questions ! »

« Nous avons des questions aussi, vous savez. »

« Ils veulent savoir pourquoi, pourquoi, pourquoi. Ou comment. Et qu’on leur livre le tout bien ficelé comme dans un cocon. La seule fois où nous le faisons, c’est pour la métamorphose d’une reine. »

« Ils aiment tout comprendre. Mais nous aussi, vous savez. »

« Oui, vous aimeriez bien croire que vous êtes comme les humains, n’est-ce pas ? Mais vous n’êtes pas comme Ender. Pas comme les humains. Il faut qu’il sache la cause de tout, il faut qu’il fabrique une histoire à propos de tout et nous ne connaissons pas d’histoires. Nous connaissons les souvenirs. Nous connaissons les choses qui arrivent. Mais nous ne savons pas pourquoi elles arrivent, pas comme il le voudrait. »

« Mais si. »

« Le pourquoi des choses, ça ne nous intéresse même pas. Nous ne sommes pas comme ces humains. Nous trouvons tout ce que nous avons besoin de savoir pour accomplir quelque chose. Eux, ils veulent toujours en savoir plus qu’ils n’ont besoin de savoir. Quand ils sont arrivés à faire fonctionner quelque chose, ils sont encore avides de savoir pourquoi ça fonctionne et comment fonctionne le pourquoi de ce pourquoi. »

« Nous sommes comme cela, non ? »

« Peut-être que vous le serez un jour, lorsque la descolada cessera de vous manipuler.

« Ou peut-être que nous serons comme vos ouvriers. »

« Dans ce cas, vous ne le regretterez pas. Ils sont tous très heureux. C’est l’intelligence qui vous rend malheureux. Les ouvriers ont faim ou n’ont pas faim. Ils souffrent ou ne souffrent pas. Ils ne connaissent ni la curiosité, ni la déception, ni l’angoisse, ni la honte. Et quand on en arrive là, vous et nous sommes des ouvriers, comparés aux humains. »

« Je crois que vous ne nous connaissez pas assez bien pour faire la comparaison. »

« Nous avons été à l’intérieur de votre cerveau, nous avons été à l’intérieur du cerveau d’Ender, nous avons été à l’intérieur de nos propres cerveaux pendant mille générations et, à côté de ces humains, nous donnons l’impression de dormir. Même lorsqu’ils dorment, ils ne dorment pas. C’est ce que font les animaux d’origine terrestre, à l’intérieur de leur cerveau : un genre de décharge neuronale aberrante, de démence contrôlée. Pendant leur sommeil. La partie du cerveau qui enregistre l’image ou le son est excitée toutes les une ou deux heures pendant que les humains dorment, exactement comme lorsqu’ils sont éveillés. Même lorsque les sons et les images forment un bric-à-brac aléatoire sans aucun sens, leur cerveau persiste à essayer d’en faire un ensemble cohérent. Ils essaient de faire des histoires avec. C’est du bric-à-brac aléatoire dénué de sens, sans corrélation possible avec la réalité, et pourtant ils fabriquent leurs histoires de fous à partir de ça. Et puis ils les oublient. Ils se donnent tout ce mal pour trouver des histoires et, quand ils se réveillent, ils les oublient presque totalement. Mais, quand il leur arrive de s’en souvenir, alors ils essaient de fabriquer des histoires à partir de ces histoires aberrantes et de les incorporer à leur vie réelle. »

« Nous savons qu’ils rêvent. »

Peut-être que sans la descolada vous allez rêver vous aussi. »

« Pour quoi faire ? Comme vous le dites, ça n’a pas de sens : un déclenchement aléatoire des synapses entre les neurones du cerveau. »

« Ils s’entraînent. Ils font cela tout le temps. Trouver des histoires. Etablir des rapprochements. Faire du sens à partir du non-sens. »

« À quoi ça sert, si ça ne veut rien dire ? »

« C’est comme ça. Ils ont une envie que nous ne connaissons pas. Une envie de réponses. Une envie de sens. Une envie d’histoires. »

« Nous avons des histoires. »

« Vous vous rappelez les actes. Eux fabriquent des choses. Ils changent le sens de leurs histoires. Ils transforment les choses si bien que le même souvenir signifie mille choses différentes. À partir de leurs rêves, de cette excitation aléatoire, il leur arrive même parfois de fabriquer quelque chose qui éclaire tout le reste. Pas un seul être humain ne dispose d’un esprit comparable au vôtre. Ou au nôtre. Rien d’aussi puissant. Et leur vie est si courte, ils meurent si vite. Mais dans leur petite centaine d’années ils découvrent dix mille significations et nous une seule. »

« Fausses pour la plupart. »

« Même si elles sont fausses dans leur grande majorité, même si elles sont fausses et stupides à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, sur dix mille idées il en reste encore une centaine de bonnes. C’est ainsi qu’ils compensent leur stupidité, leur courte vie et leur mémoire limitée. »

« Rêves et folie. »

« Magie, mystère et philosophie. »

« Vous ne pouvez pas dire que vous ne pensez jamais à des histoires. Ce que vous venez de me raconter en est une. »

« Vous ne comprenez donc pas ? Cette histoire, je l’ai prise dans l’esprit d’Ender. C’est la sienne. Et il en a pris le germe chez quelqu’un d’autre, dans quelque chose qu’il a lu, et l’a combinée avec ses propres pensées jusqu’à ce qu’elle ait un sens pour lui. C’est tout dans sa tête. Alors que nous sommes comme vous. Nous avons une vue claire de l’univers. Je n’ai pas de difficulté à circuler dans votre esprit. Tout y est ordonné, logique et clair. Vous seriez tout aussi à l’aise dans le mien. Ce qu’il y a dans votre tête, c’est la réalité – plus ou moins, pour autant que vous la comprenez. Mais dans l’esprit d’Ender, c’est la folie. Des milliers de visions impossibles, contradictoires, concurrentes qui n’ont pas de sens parce qu’elles ne peuvent s’accorder, mais qui s’accordent quand même parce que c’est lui qui les assemble, comme ceci aujourd’hui, comme cela demain, selon ses besoins. Comme s’il pouvait fabriquer dans sa tête une nouvelle machine à idées pour chaque nouveau problème qu’il rencontre. Comme s’il concevait un nouvel univers, renouvelé toutes les heures, souvent irrémédiablement raté – il finit par faire des erreurs, des fautes de jugement –, mais parfois si parfaitement réussi qu’il ouvre des perspectives comme par miracle, et je vois par ses yeux le monde nouveau et ça change tout. La folie d’abord, ensuite l’illumination. Nous savions tout ce qu’il y avait à savoir avant de rencontrer ces humains, avant d’établir cette liaison avec l’esprit d’Ender. Maintenant nous découvrons qu’il y a tellement de manières de savoir les mêmes choses que nous ne les trouverons jamais toutes. »

« À moins que les humains ne vous les apprennent. »

« Vous voyez ? Nous faisons aussi de la récupération. »

« Vous récupérez, nous supplions. »

« Si seulement ils étaient à la hauteur de leurs capacités mentales ! »

« Parce qu’ils ne le sont pas ? »

« Ils ont l’intention de vous faire sauter, non ? Ne l’oubliez pas. Voilà de quoi leur esprit est capable. Mais après tout, ils sont encore, pris individuellement, stupides, bornés, à moitié aveugles et à moitié fous. Il y a toujours les quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’histoires atrocement fausses qui leur font commettre de terribles erreurs. Parfois nous aimerions les domestiquer, comme les ouvriers. Nous avons essayé avec Ender, vous savez. Mais nous n’y sommes pas parvenus. Impossible de faire de lui un ouvrier. »

« Pourquoi ? »

« Trop stupide. Il ne peut maintenir son attention assez longtemps. L’esprit humain manque de directivité. Ils s’ennuie et se met à vagabonder. Il nous a fallu construire un pont à l’extérieur de sa personne, en utilisant l’ordinateur avec lequel il avait le plus d’affinités. Les ordinateurs, eux, savent faire attention. Et disposent d’une mémoire claire, ordonnée, où tout est organisé et accessible. »