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— Arrête de faire le malin, dit Quara. Si on lui enlève la faculté de transmettre de l’information d’un virus à l’autre, c’est comme si on lui enlevait sa langue, sa mémoire et tout ce qui la rend intelligente. Si elle veut savoir ces trucs, elle peut étudier ce que j’ai étudié. Il ne m’a fallu que cinq ans de travail pour en arriver là.

— La flotte arrive.

— Alors tu es bien un émissaire.

— Et la descolada peut trouver comment…

— … circonvenir toutes les stratégies mises au point pour la neutraliser. Je sais.

Miro était contrarié de l’entendre finir sa phrase, mais il avait l’habitude de voir les gens s’impatienter devant la lenteur de son expression et lui couper la parole. Et au moins elle avait compris où il voulait en venir.

— Ça peut arriver un jour ou l’autre, dit-il. Ela travaille contre la montre.

— Alors elle devrait m’aider à apprendre comment parler au virus. Le persuader de nous laisser tranquilles. Conclure un traité, comme Andrew l’a fait avec les pequeninos. Au lieu de quoi, elle m’a interdit l’accès au labo. Je peux bien lui renvoyer la balle. Elle m’interdit l’accès au labo, je lui interdis l’accès à mes archives.

— Tu livrais des secrets aux pequeninos.

— Ah oui ! Ela et notre mère gardiennes de la vérité ! Elles décident qui sait quoi. Alors, Miro, laisse-moi te dire un secret. On ne protège pas la vérité en empêchant autrui de la savoir.

— Je le sais, dit Miro.

— Notre mère a complètement foutu la famille en l’air avec ses satanés secrets. Elle ne voulait même pas épouser Libo, parce qu’elle avait choisi de garder un stupide secret qui lui aurait peut-être sauvé la vie s’il l’avait su.

— Je sais ! dit Miro.

Il le dit cette fois avec tant de véhémence que Quara en fut surprise.

— Bon, je crois que c’est un secret qui t’a plus handicapé que moi. Alors, justement, tu devrais partager mon point de vue, Miro. Tu aurais eu une vie bien meilleure, notre vie à tous aurait été bien meilleure si seulement notre mère avait épousé Libo et lui avait confié tous ses secrets. Il serait encore en vie, probablement.

Solutions élégantes. Petites hypothèses bien propres. Et totalement fausses. Si Libo avait épousé Novinha, il n’aurait pas épousé Bruxinha, la mère de Ouanda, et ainsi Miro ne serait pas tombé sans le savoir amoureux de sa propre demi-sœur parce qu’elle n’aurait jamais existé. Mais c’était beaucoup plus qu’il n’en pouvait exprimer avec son élocution ralentie, alors il se contenta de dire :

— Ouanda ne serait pas née.

Au bout d’un instant de réflexion, comme il l’espérait, elle fit le rapport.

— Tu as raison, dit-elle. Et je m’excuse. Je n’étais qu’une enfant à l’époque.

— Tout ça, c’est du passé, dit Miro.

— Rien n’est passé, dit Quara. Nous rejouons toujours les mêmes scènes. Nous refaisons les mêmes fautes. Notre mère pense encore qu’on protège les gens en leur cachant des secrets.

— Toi aussi, dit Miro.

Quara réfléchit un instant.

— Ela essayait d’empêcher les pequeninos de savoir qu’elle travaillait sur la destruction de la descolada, dit-elle. C’est un secret qui aurait pu détruire toute la société pequenino, et ils n’avaient même pas été consultés. On empêchait les pequeninos de se protéger. Mais ce que je tiens secret est – peut-être – un moyen de castrer intellectuellement la descolada, de la mettre en veilleuse.

— Pour sauver l’humanité sans détruire les pequeninos.

— Humains et pequeninos s’entendraient sur un compromis pour éliminer une troisième espèce sans défense !

— Pas tout à fait sans défense.

— Exactement, poursuivit-elle sans relever la remarque, comme l’Espagne et le Portugal ont amené le pape à partager le monde entre Leurs Majestés Catholiques, au bon vieux temps, juste après Christophe Colomb. Une ligne sur la carte, et hop ! voilà le Brésil, qui parlera portugais et non espagnol. Peu importe que les neuf dixièmes des Indiens doivent mourir et que les survivants perdent tous leurs droits et leurs pouvoirs pendant des siècles, et même leurs langues…

Ce fut au tour de Miro de se montrer impatient.

— Les Indiens et la descolada, ce n’est pas la même chose.

— C’est une espèce intelligente.

— Non, dit Miro.

— Ah bon ? dit Quara. Et comment peux-tu en être sûr à ce point ? Où sont tes diplômes de microbiologie et de xénogénétique ? Je croyais que tu avais plutôt fait des études de xénologie. Une xénologie qui date de trente ans.

Miro ne répondit pas. Il savait qu’elle était parfaitement consciente de tous les efforts qu’il avait faits pour se remettre à jour dès qu’il était revenu. C’était une attaque personnelle et un appel stupide à l’autorité scientifique. Il ne valait pas la peine d’y répondre. Il se contenta donc de scruter son visage, attendant qu’elle redescende au niveau de la discussion raisonnable.

— D’accord, dit-elle. C’était un coup bas. Mais qui t’envoie ouvrir mes archives, en essayant de m’avoir aux sentiments ?

— Aux sentiments ?

— Parce que tu es… tu es un…

— Un infirme.

Miro n’avait pas envisagé que la pitié compliquerait tout. Mais il n’y pouvait rien. Quoi qu’il fasse, il resterait infirme.

— Eh oui !

— Ce n’est pas Ela qui m’a envoyé, dit Miro.

— Notre mère, alors.

— Pas notre mère.

— Serais-tu un investigateur indépendant, ou bien es-tu sur le point de me dire que l’ensemble de l’humanité t’a délégué auprès de moi ? Ou encore es-tu le représentant de quelque abstraction morale ? « Je viens de la part de la décence. »

— Si c’était le cas, elle m’aurait envoyé à la mauvaise adresse.

Quara sursauta comme si elle avait reçu une gifle.

— Oh, c’est donc moi l’indécente ?

— C’est Andrew qui m’a envoyé, dit Miro.

— Un autre manipulateur.

— Il serait venu lui-même, mais…

— Mais il était tellement occupé à mettre son nez partout. Nossa Senhora, c’est un prêtre qui se mêle de problèmes scientifiques qui lui passent tellement au-dessus de la tête que…

— Tais-toi, dit Miro.

Il parla avec assez d’énergie pour la réduire au silence, que ça lui plaise ou non.

— Tu sais bien qui est Andrew, dit-il. Il a écrit La Reine et…

— La Reine et l’Hégémon et La Vie d’Humain.

— Ne me dis pas qu’il ne connaît rien à rien.

— Non, dit Quara. Je sais que ce n’est pas vrai. Je suis furieuse, c’est tout. J’ai l’impression d’avoir tout le monde contre moi.

— Contre ce que tu es en train de faire, oui.

— Pourquoi n’y a-t-il personne pour partager mon point de vue ?

— Je partage ton point de vue, dit Miro.

— Alors, comment peux-tu…

— Je partage celui des autres aussi.

— C’est ça. L’impartialité personnifiée. Donner l’impression à l’interlocuteur qu’on le comprend. Qu’on sympathise.

— Planteur meurt d’envie d’avoir des informations que tu connais probablement déjà.

— C’est faux. Je ne sais pas si l’intelligence des pequeninos vient du virus ou non.

— On pourrait tester un virus tronqué sans tuer Planteur.

— « Tronqué », c’est le terme autorisé ? Ça ira. C’est mieux que castré. On coupe tous les membres. La tête aussi. On ne laisse que le tronc. Un être sans pouvoir, sans intelligence. Un cœur qui bat en pure perte.