— Non, sauf si les dieux te le demandent.
— Comment le saurai-je ?
— Si cela ne t’est pas encore arrivé à ton âge, Wang-mu, cela ne t’arrivera probablement jamais. Mais si cela t’arrivait, tu le saurais, car tu n’aurais pas le pouvoir de résister à la voix des dieux dans ton esprit.
Wang-mu hocha la tête gravement.
— Comment puis-je t’aider… Qing-jao ?
Elle essayait de prononcer le nom de sa maîtresse, prudemment, respectueusement. Pour la première fois, Qing-jao se rendit compte que son nom, qui semblait plein de tendresse lorsqu’il était prononcé par son père, pouvait devenir altier lorsqu’on le prononçait avec tant de respect. Cela lui faisait presque mal d’être appelée Glorieusement Brillante à un moment où elle était tout à fait consciente de son manque d’éclat. Mais elle n’interdirait pas à Wang-mu de l’appeler ainsi – il fallait bien que la fille puisse la nommer pour lui parler, et le ton déférent de Wang-mu rappellerait ironiquement à Qing-jao combien peu elle méritait son nom.
— Si tu veux m’aider, abstiens-toi de m’interrompre, dit Qing-jao.
— Alors, je devrais partir ?
Qing-jao faillit dire oui, mais elle se rendit compte alors que pour une raison ou une autre les dieux voulaient que Wang-mu prenne part à sa pénitence. Comment le savait-elle ? Parce que la pensée de voir partir Wang-mu lui était presque aussi intolérable que de savoir qu’elle n’avait pas achevé de scruter les lignes du bois.
— Reste, je t’en prie, dit Qing-jao. Peux-tu m’assister en silence ? Me regarder ?
— Oui… Qing-jao.
— Si c’est trop long et que tu ne puisses plus tenir, tu pourras partir, dit Qing-jao. Mais seulement lorsque tu verras que je vais d’ouest en est. Cela voudra dire que je suis entre deux parcours et que je ne serai pas distraite par ton départ ; toutefois, tu ne devras pas me parler.
Wang-mu ouvrit de grands yeux.
— Tu vas faire ça avec toutes les veines du bois dans toutes les lames du parquet ?
— Non, dit Qing-jao.
Les dieux ne seraient jamais cruels à ce point. Malgré cette pensée rassurante, Qing-jao comprit tout de même qu’il viendrait un jour où les dieux exigeraient précisément l’intégralité de la pénitence. Cette redoutable perspective lui donnait la nausée.
— Une ligne seulement par planche, dit-elle. Regarde-moi, je t’en prie.
Elle vit Wang-mu lever les yeux vers le message alphanumérique qui flottait au-dessus du terminal. C’était l’heure de se coucher, et les deux jeunes filles s’étaient passées de sieste. Normalement, des êtres humains ne tenaient pas si longtemps sans dormir. Sur la Voie, les jours étaient deux fois plus courts que sur la Terre, si bien qu’ils ne coïncidaient pas exactement avec les rythmes circadiens du corps humain. Se passer de sieste et retarder ensuite l’heure du coucher était une épreuve très pénible.
Mais Qing-jao n’avait pas le choix. Et, si Wang-mu ne pouvait rester éveillée, il faudrait qu’elle parte tout de suite, quand bien même les dieux s’y opposeraient.
— Il faut que tu restes éveillée, dit Qing-jao. Si tu t’endors, je serai obligée de te parler, au risque de te faire bouger et recouvrir des lignes que je suis en train de scruter. Et si je te parle, je serai obligée de tout recommencer. Peux-tu rester éveillée sans parler ni bouger ?
Wang-mu lui fit signe que oui. Qing-jao la crut sincère. Elle ne croyait pas vraiment qu’elle puisse y arriver, mais les dieux insistaient pour qu’elle garde sa servante secrète auprès d’elle. Qing-jao pouvait-elle refuser ce que les dieux exigeaient ?
Qing-jao retourna à la première lame de parquet et reprit sa quête. Elle fut soulagée de constater que les dieux ne l’avaient pas abandonnée. Planche après planche, elle n’eut à suivre que les lignes les plus visibles, les plus faciles ; et lorsque, de temps en temps, la tâche devenait plus ardue, c’était, invariablement, parce que la ligne facile à suivre devenait indéchiffrable ou disparaissait sur la tranche du bois. Les dieux se montraient prévenants.
Qing-jao, quant à elle, faisait d’énormes efforts. Par deux fois, en revenant du mur ouest pour repartir à l’est, Qing-jao jeta un coup d’œil à Wang-mu et s’aperçut qu’elle dormait. Mais, lorsque Qing-jao commença à se rapprocher de l’endroit où elle avait vu Wang-mu reposer, elle constata que sa servante secrète s’était réveillée et s’était déplacée si rapidement vers un endroit que Qing-jao avait déjà exploré qu’elle ne l’avait même pas entendue bouger. La brave fille ! C’était assurément la servante qu’il lui fallait.
Qing-jao entama enfin la dernière section, une courte planche tout au coin du parquet. Elle faillit dire tout haut sa joie, mais elle se reprit à temps. Le son de sa propre voix et la réponse inévitable de Wang-mu la ramèneraient sûrement à son point de départ – ce serait de la folie ! Qing-jao se pencha sur le début de la planche, à moins d’un mètre de l’angle nord-ouest de la chambre, et se mit à suivre des yeux la ligne la plus marquée, qui l’amena droit au mur. Mission accomplie.
Qing-jao s’affaissa contre le mur et se mit à rire, soulagée. Mais elle était si faible et si fatiguée que Wang-mu dut prendre son rire pour un gémissement. Quelques secondes plus tard, la fille était près d’elle, lui touchait l’épaule.
— Qing-jao, dit-elle. Tu souffres ?
Qing-jao prit la main de la fille et la garda.
— Non, je ne souffre pas, dit-elle. Ou plutôt, c’est une souffrance que le sommeil chassera. J’en ai terminé. Je suis purifiée.
À un point tel, en fait, qu’elle n’eut aucune répugnance à serrer la main de Wang-mu dans la sienne, peau contre peau, sans que la moindre idée de souillure lui vienne à l’esprit. C’était un cadeau des dieux que de pouvoir serrer la main de quelqu’un dans la sienne après avoir accompli les rites.
— Tu t’en es très bien tirée, dit Qing-jao. Ta présence dans la pièce m’a rendu la tâche plus facile.
— Je crois que je me suis endormie une fois, Qing-jao.
— Deux fois, peut-être. Mais tu t’es réveillée au bon moment, et rien de fâcheux n’est arrivé.
Wang-mu se mit à pleurer. Elle ferma les yeux mais ne retira pas sa main de l’étreinte de Qing-jao pour se couvrir le visage. Elle laissa les larmes couler sur ses joues.
— Pourquoi pleures-tu, Wang-mu ?
— Je ne savais pas que c’était si dur d’être élue des dieux. Vraiment pas.
— Et qu’il était si dur aussi d’être véritablement l’amie d’une élue, dit Qing-jao. Voilà pourquoi je ne voulais pas que tu sois ma servante, que tu m’appelles « très-sainte » et que tu redoutes le son de ma voix. Voilà le genre de servante que je serais obligée de faire sortir de ma chambre chaque fois que les dieux me parleraient.
Wang-mu n’en pleura que plus abondamment.
— Si Wang-mu, est-ce que c’est trop dur pour toi d’être avec moi ?
Wang-mu secoua la tête.
— Si jamais c’est trop dur, je comprendrai. Tu pourras me quitter. Avant toi, j’étais seule. Je n’ai pas peur d’être à nouveau seule.
Wang-mu secoua la tête, farouchement, cette fois-ci.
— Comment pourrais-je te quitter maintenant que j’ai vu à quel point c’était dur pour toi ?
— Alors il sera écrit un jour et consigné dans une histoire que Si Wang-mu est toujours restée aux côtés de Han Qing-jao pendant ses purifications.
Le visage de Wang-mu s’illumina d’un sourire et ses yeux se plissèrent de joie malgré les larmes qui luisaient encore sur ses joues.
— Tu viens de faire une plaisanterie sans t’en rendre compte, dit Wang-mu. Je m’appelle Si Wang-mu. Quand on racontera l’histoire, on ne saura pas que c’était ta servante secrète. Les gens croiront que c’était la Royale Mère du Couchant.