Les sujets de reproche ne manquaient pas.
— Alors, ils savent la vérité sur Valentine ?
— Une fille est en train de la découvrir. Sur la planète de la Voie.
— Quel genre de planète ?
— Une colonie assez récente, qui date d’un ou deux siècles. Chinoise. Les habitants se consacrent à la préservation d’une bizarre mixture de religions. Les dieux leur parlent.
— J’ai habité sur plus d’une planète chinoise, dit Ender. Sur toutes, les gens croyaient aux anciens dieux. Les dieux sont bien vivants sur toutes les planètes, même ici, dans la plus petite colonie humaine qui soit. Il y a toujours des guérisons miraculeuses dans le sanctuaire d’Os Venerados. Fureteur nous a parlé d’une nouvelle hérésie quelque part dans les forêts de l’intérieur. Des pequeninos qui communient en permanence avec le Saint-Esprit.
— Ces histoires de dieux m’échappent complètement, dit Jane. Personne ne s’est encore aperçu que les dieux disent toujours ce que les gens veulent entendre ?
— Ce n’est pas exact, dit Ender. Les dieux nous demandent souvent de faire des choses que nous n’avons jamais désiré, des choses qui exigent de nous de tout sacrifier pour plaire aux dieux. Ne sous-estime pas les dieux.
— Ton Dieu catholique te parle-t-il ?
— Peut-être. Mais je ne l’entends jamais. Ou, si je l’entends, je ne sais jamais que c’est sa voix que j’entends.
— Et quand vous mourez, les dieux des humains vous ramassent et vous emportent quelque part où vous vivez éternellement ? Vraiment ?
— Je n’en sais rien. Les morts n’écrivent jamais.
— Quand je mourrai, y aura-t-il un dieu pour m’emporter ?
Ender resta silencieux un instant, puis adopta le ton du conteur.
— C’est une vieille histoire. Un fabricant de poupées n’avait jamais eu de fils. Il fabriqua donc un pantin si réaliste qu’il avait tout l’air d’un petit garçon en chair et en os, et il le prenait sur ses genoux, lui parlait et faisait comme s’il était son fils. Il n’était pas fou – il savait quand même que c’était un pantin – et il l’appela Tête de Bois. Mais un beau jour un dieu vint, toucha la marionnette, qui s’anima, et, lorsque l’artisan s’adressa à Tête de Bois, celui-ci lui répondit. Le fabricant de poupées n’en parla jamais à personne. Il gardait son fils en bois chez lui, mais il lui racontait toutes les histoires qu’il pouvait trouver et lui donnait des nouvelles de toutes les merveilles qui se passaient sur terre. Puis, un jour – le fabricant de poupées revenait du quai où il avait entendu parler d’un pays lointain récemment découvert –, en arrivant devant chez lui, il vit que sa maison était en feu. Il tenta sur-le-champ de se précipiter à l’intérieur en criant : « Mon fils ! Mon fils ! » Mais ses voisins l’en empêchèrent, en lui disant : « Vous êtes fou ! Vous n’avez pas de fils ! » Il regarda la maison brûler jusqu’au bout et, quand tout fut fini, il plongea dans les décombres, se couvrit de cendres chaudes et pleura amèrement. Il refusa qu’on le réconforte. Il refusa de reconstruire son atelier. Lorsqu’on lui demandait pourquoi, il disait que son fils était mort. Il survécut en faisant de menus travaux pour les uns ou les autres, et les gens avaient pitié de lui parce qu’ils étaient convaincus que l’incendie lui avait fait perdre la tête. Puis, un jour, trois ans plus tard, un petit orphelin s’approcha de lui, le tira par la manche et dit : « Père, n’as-tu pas une histoire à me raconter ? »
Jane attendit, mais Ender en resta là.
— C’est toute l’histoire ? demanda-t-elle.
— Ça ne te suffit pas ?
— Pourquoi m’avoir raconté ça ? Ça ne parle que de rêves et de désirs. Quel rapport avec moi ?
— C’est l’histoire qui m’est venue à l’esprit.
— Pourquoi t’est-elle venue à l’esprit ?
— C’est peut-être ainsi que Dieu me parle, dit Ender. Ou alors, j’ai sommeil et je n’ai pas ce que tu veux de moi.
— Je ne sais même pas ce que je veux de toi !
— Moi, je sais ce que tu veux, dit Ender. Tu veux être vivante, avoir ton propre corps et ne pas dépendre du réseau philotique qui relie tous les ansibles. Je te ferais bien ce cadeau si je le pouvais. Si tu peux imaginer comment je pourrais y arriver, je le ferai pour toi. Mais, Jane, tu ne sais même pas ce que tu es au juste ! Peut-être que, lorsque tu sauras comment tu as accédé à l’existence et ce qui constitue ta personne, nous pourrons te sauver le jour où ils arrêteront tous les ansibles pour te tuer.
— C’est donc cela, ton histoire ? Je vais peut-être brûler avec la maison, mais d’une manière ou d’une autre mon âme se transformera en un orphelin de trois ans ?
— Trouve qui tu es, ce que tu es – ton essence –, et nous verrons si nous pouvons te mettre en lieu sûr jusqu’à ce que tout soit terminé. Nous avons un ansible. Nous pourrons peut-être te remettre en circulation.
— Il n’y a pas assez d’ordinateurs sur Lusitania pour me contenir.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu ne sais pas ce qui constitue ton être.
— Tu es en train de me dire de chercher mon âme ! dit-elle en soulignant le mot avec mépris.
— Jane, le miracle n’était pas le fait que le pantin ait ressuscité sous la forme d’un petit garçon. Le miracle est le fait que la poupée soit devenue vivante. Il se trouve que quelque chose a transformé de vaines connexions informatiques en un être pensant. Ce quelque chose t’a créée. Voilà qui est absurde. Quand on aura résolu cette énigme, le reste devrait être facile.
Il commençait à bredouiller. Il veut que je parte pour pouvoir se rendormir, pensa Jane.
— Je vais travailler là-dessus, dit-elle.
— Bonne nuit, murmura-t-il.
Il s’endormit presque immédiatement. Jane se demanda s’il était vraiment en état de veille quand il lui avait parlé. Se rappellerait-il cette conversation le lendemain matin ?
Puis elle sentit le lit bouger. Novinha : sa respiration était différente. C’est alors seulement que Jane comprit que Novinha s’était réveillée pendant qu’ils s’entretenaient. Elle sait ce que veulent dire ces bruits presque inaudibles de lèvres et de mâchoires : qu’Ender subvocalise pour me parler. Ender oubliera peut-être que nous avons parlé cette nuit, mais pas Novinha. Comme si elle l’avait surpris au lit avec une maîtresse. Si seulement elle pouvait me voir autrement ! Comme une fille. Comme une fille adultérine d’Ender, fruit de quelque liaison ancienne. L’enfant qu’il a eu grâce à la reine. Serait-elle encore jalouse ?
Suis-je l’enfant d’Ender ?
Jane se mit à fouiller dans son propre passé. Elle commença à étudier sa propre nature. Elle essaya de découvrir qui elle était et pourquoi elle était en vie.
Mais comme elle était Jane, et non un être humain, elle ne faisait pas que cela. Elle était en train de surveiller les recherches que Qing-jao faisait dans les données concernant Démosthène et la voyait se rapprocher de plus en plus de la vérité.
Toutefois, la tâche la plus urgente était pour Jane de trouver un moyen de pousser Qing-jao à vouloir arrêter ces recherches. Ce qui était excessivement difficile, car, malgré toute l’expérience que Jane avait des esprits humains, malgré toutes ses conversations avec Ender, les individus lui étaient encore bien mystérieux. Jane en avait conclu : on a beau savoir ce qu’un individu a fait et ce qu’il croyait faire en le faisant et ce qu’il croit maintenant avoir fait, il est impossible de prévoir avec certitude ce qu’il va faire ensuite. Elle tenta le coup. Elle n’avait pas le choix. Elle se mit donc à surveiller la maison de Han Fei-tzu comme elle n’avait encore surveillé personne à part Ender et, plus récemment, son beau-fils Miro. Elle ne pouvait plus attendre que Qing-jao et son père utilisent l’ordinateur pour tenter de les comprendre à partir des données qu’ils y introduisaient. Elle était maintenant forcée de prendre en main l’ordinateur domestique central, afin que les capteurs audio et vidéo des terminaux installés dans presque chaque pièce lui servent d’oreilles et d’yeux. Elle surveilla donc le père et la fille. Elle leur consacra une partie considérable de son attention, étudiant et analysant leurs paroles, leurs faits et gestes, tentant de discerner ce qu’ils signifiaient l’un pour l’autre.