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« Alors que collectivement… »

« Collectivement, ils forment une collection d’imbéciles ! Mais dans toute cette agitation prétentieuse où ils pondent des théories à demi comprises à propos de tout et de rien, il s’en trouve un ou deux pour tomber sur une idée un peu plus proche de la vérité que la version en vigueur. Et, à force de tâtonnements, la moitié du temps environ, la vérité finit par remonter à la surface et par être acceptée par des individus qui ne la comprennent toujours pas mais qui l’adoptent simplement comme un nouveau préjugé auquel ils feront aveuglément confiance jusqu’à ce qu’un autre imbécile trouve mieux la prochaine fois. »

« Vous dites donc qu’aucun d’entre eux n’est intelligent en tant qu’individu, et que les groupes sont encore plus stupides que les individus – et pourtant, avec un si grand nombre d’imbéciles engagés dans la simulation de l’intelligence, ils trouvent quand même quelques-uns des résultats auxquels aboutirait une espèce intelligente. »

« Exactement. »

« S’ils sont si stupides et que nous soyons si intelligents, pourquoi n’avons-nous donc qu’une seule colonie, qui ne prospère sur cette planète que parce qu’un humain l’y a amenée ? Et pourquoi dépendez-vous si totalement d’eux pour toutes les percées techniques et scientifiques que vous faites ? »

« Peut-être que l’intelligence n’est pas tout ce qu’on a pu en dire. »

« Peut-être que nous sommes les imbéciles de l’histoire, nous qui croyons savoir des choses. Peut-être que les humains sont les seuls à pouvoir assumer le fait qu’on ne puisse jamais rien savoir du tout. »

Quara fut la dernière à arriver à la maison. Ce fut Planteur qui alla la chercher, le pequenino qui travaillait comme assistant d’Ender dans les champs. Le silence inquiet qui régnait dans le séjour indiquait que Miro n’avait encore rien dit à personne. Mais tous savaient, comme Quara elle-même, pourquoi il les avait convoqués. C’était sûrement au sujet de Quim. Ender venait peut-être de parvenir jusqu’à Quim, et Ender pouvait communiquer avec Miro par l’intermédiaire de leurs ordinateurs implantés.

S’il n’était rien arrivé de fâcheux, ils n’auraient pas été convoqués. Ils auraient simplement été informés de la situation.

Donc, ils savaient tous. Quara s’arrêta sur le seuil et scruta les visages. Ela accusait le coup. Grego avait l’air furieux, comme toujours, avec sa stupide mauvaise humeur. Les yeux d’Olhado brillaient, sans aucune expression. Et Novinha ? Que pouvait cacher le terrible masque qu’elle portait ? Le chagrin, certainement, comme Ela, et une colère aussi bouillante que celle de Grego, mais aussi la froide et inhumaine impassibilité du visage d’Olhado. Nous avons tous un peu du visage de notre mère. Je me demande quelle partie d’elle je suis. Si je pouvais comprendre qui je suis, que reconnaîtrais-je alors dans cette femme recroquevillée sur sa chaise ?

— Il est mort de la descolada, dit Miro. Ce matin. Andrew vient d’arriver là-bas.

— Ne dis pas ce nom, dit Novinha d’une voix brisée par un chagrin mal contenu.

— Il est mort en martyr, dit Miro. Il est mort comme il l’aurait voulu.

Novinha se leva de sa chaise, maladroitement. Pour la première fois, Quara se rendit compte que sa mère vieillissait pour de bon. Elle avança d’un pas incertain jusqu’à faire face à Miro, toujours assis. Puis elle le gifla de toutes ses forces.

Ce fut un moment insupportable. Une femme adulte qui frappe un infirme, c’était déjà pénible à voir, mais que Novinha frappe Miro, qui avait été leur force et leur salut pendant toute leur enfance, voilà qui était intolérable. Ela et Grego se levèrent d’un bond, la saisirent et la firent se rasseoir de force.

— Qu’est-ce que tu essaies de faire ? cria Ela. Ce n’est pas en frappant Miro que tu vas ramener Quim à la vie !

— Lui et sa boucle d’oreille magique ! hurla Novinha.

Elle essaya encore de se jeter sur Miro et ils eurent du mal à la retenir, malgré sa faiblesse apparente.

— Parce que tu sais comment les gens veulent mourir, toi ?

Quara admira la manière dont Miro lui faisait face, aucunement ébranlé, même si sa joue portait encore la marque rouge du coup.

— Je sais que la mort n’est pas la pire des choses de ce monde, dit Miro.

— Sors de cette maison, dit Novinha.

— Ce n’est pas pour lui que tu as du chagrin, dit Miro en se levant. Tu ne sais même pas qui il était.

— Comment oses-tu me dire ça à moi ?

— Si tu l’aimais, tu n’aurais pas essayé de l’empêcher de partir, dit Miro.

Sa voix manquait de puissance, son élocution laborieuse le rendait difficile à comprendre. Tous l’écoutèrent, en silence. Même leur mère, dans un silence angoissé, car ses paroles étaient terribles.

— Mais tu ne l’aimes pas, reprit-il. Tu ne sais pas comment aimer les gens. Tu sais seulement comment les dominer. Et, parce que les gens ne se comportent jamais exactement comme tu le veux, maman, tu as toujours l’impression d’être trahie. Et, parce que tout le monde finit par mourir, tu te sentiras toujours flouée. Mais c’est toi qui triches, maman. C’est toi qui te sers de notre amour filial pour essayer de nous contrôler.

— Miro, dit Ela.

Quara reconnut une tonalité particulière dans la voix d’Ela. C’était comme s’ils étaient tous redevenus enfants, avec Ela qui tentait de calmer Miro, de le convaincre d’adoucir son jugement. Quara se rappela avoir entendu Ela lui parler ainsi un jour où leur père venait de battre leur mère. Miro avait dit : « Je le tuerai. Il ne passera pas la nuit. » C’était pareil. Miro disait des choses odieuses à sa mère, des mots qui pouvaient tuer. Ela était la seule à pouvoir l’arrêter à temps, mais pas maintenant, car ces mots avaient déjà été prononcés. Le poison était à présent en Novinha et faisait son effet, cherchant à atteindre le cœur pour le consumer.

— Tu as entendu ce qu’a dit maman, dit Grego. Fiche le camp.

— Je m’en vais, dit Miro. Mais je n’ai dit que la stricte vérité.

Grego marcha sur Miro, le prit par les épaules et le propulsa vers la porte.

— Tu n’es pas comme nous ! dit Grego. Tu n’as pas le droit de nous dire quoi que ce soit !

Quara se jeta entre eux deux et affronta Grego.

— Si Miro n’a pas gagné le droit de s’exprimer dans cette famille, alors c’est que nous ne sommes pas une famille !

— Tu l’as dit, murmura Olhado.

— Laisse-moi passer, dit Grego.

Quara l’avait déjà entendu faire des menaces – un bon millier de fois. Mais, cette fois-ci, elle était si près qu’il lui soufflait au visage et elle comprit qu’il ne se maîtrisait plus. Qu’il avait très mal pris la nouvelle de la mort de Quim, qu’à ce moment précis il n’avait peut-être plus toute sa raison.

— Je ne t’empêche pas de passer, dit Quara. Allez, continue. Tape sur une femme. Bouscule un infirme. C’est dans ta nature, Grego. Tu es né pour détruire. J’ai honte d’appartenir à la même espèce que toi, pour ne pas dire à la même famille.

Sur le moment, elle ne se rendit pas compte qu’elle allait peut-être trop loin avec Grego. Après toutes ces années d’affrontements, elle venait de le faire saigner. Il avait un regard terrifiant.