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— Si nous prenons ce genre de mesures autoritaires, ils vont croire à une panique de notre part ! dit l’évêque Peregrino.

— Ils croiront que vous avez la situation bien en main. Les gens raisonnables vous en sauront gré. Vous redonnerez confiance à la population.

— Je n’en suis pas sûr, dit le maire Kovano. Aucun maire n’a jamais fait une chose pareille.

— Aucun maire n’y a jamais été forcé.

— Les gens diront que je me suis servi du premier prétexte venu pour exercer un pouvoir abusif.

— Ça se peut, dit Valentine.

— Ils ne voudront jamais croire qu’il aurait pu y avoir une émeute.

— Alors peut-être que vous perdrez les prochaines élections, dit Valentine. Et alors ?

— Elle raisonne comme un homme d’Eglise ! s’esclaffa Peregrino.

— Je veux bien perdre une élection pour prendre les mesures appropriées à la situation, dit Kovano, un peu contrarié.

— Seulement, vous n’êtes pas sûr que ce soient les mesures appropriées, dit Valentine.

— Comment savoir avec certitude s’il y aura une émeute ce soir ? dit Kovano.

— Moi, je sais, dit Valentine. Je vous garantis que, si vous ne prenez pas la situation en main dès maintenant en étouffant toute possibilité de formation d’attroupements ce soir, vous allez perdre bien plus que les prochaines élections.

L’évêque riait doucement.

— On ne croirait pas entendre la femme qui nous a dit tantôt qu’elle nous ferait profiter de sa sagesse mais que nous ne devrions pas trop espérer d’elle, dit-il.

— Si vous croyez que ma réaction est excessive, que proposez-vous de votre côté ?

— Je vais annoncer pour ce soir une messe à la mémoire du Père Estevão, et des prières pour la paix et le calme.

— Ce qui amènera précisément à la cathédrale les gens qui de toute façon ne prendraient jamais part à une émeute, dit Valentine.

— Vous ne comprenez pas à quel point la foi est importante pour les gens de Lusitania, dit Peregrino.

— Et vous, vous ne comprenez pas à quel point la peur et la colère peuvent être dévastatrices, et à quelle vitesse la religion, la civilisation et le respect du prochain sont oubliés lorsqu’une foule se forme.

— Je vais mettre toute la police en alerte ce soir, dit le maire, et j’en mettrai la moitié en fonction du coucher du soleil à minuit. Mais je ne vais ni fermer les bars ni déclarer le couvre-feu. Je veux que la vie continue aussi normalement que possible. Si nous commencions à tout changer, à tout fermer, ça leur donnerait justement d’autant plus de raisons d’avoir peur et de se mettre en colère.

— Vous leur donneriez l’impression que les autorités contrôlent la situation, dit Valentine. Votre réaction serait à la mesure de leur affliction. Ils sauraient que quelqu’un fait enfin quelque chose.

— Vous êtes en vérité très compétente, dit l’évêque Peregrino, et on ne saurait donner meilleurs conseils aux autorités d’une grande ville, surtout sur une planète moins fidèle à la foi chrétienne. Mais nous ne sommes qu’un simple village, et les gens sont pieux. Il n’est point besoin de les menacer. Ce soir, c’est d’encouragement et de réconfort qu’ils ont besoin, pas de couvre-feu, de bars fermés, de pistolets et de patrouilles.

— C’est à vous qu’il revient de faire un choix, dit Valentine. Comme je l’ai déjà dit, je vous ai conseillés du mieux que j’ai pu.

— Et nous vous en sommes reconnaissants, dit Kovano. Vous pouvez être sûre que je vais surveiller la situation de près ce soir.

— Je vous remercie de m’avoir invitée. Mais, comme vous le voyez – et comme je l’ai prédit –, ça n’a pas servi à grand-chose.

Elle se leva de sa chaise, tout endolorie à force de supporter cette invraisemblable position. Elle ne s’était jamais laissée tomber en avant. Pas plus qu’elle ne s’inclina lorsque l’évêque lui tendit sa main pour qu’elle la baise. Au lieu de quoi elle lui donna une vigoureuse poignée de main, puis serra aussi la main du maire Kovano. Comme entre égaux. Entre étrangers.

Elle quitta la pièce, la rage au cœur. Elle les avait avertis et leur avait indiqué la marche à suivre. Mais, comme la plupart des responsables qui n’avaient jamais affronté une situation véritablement critique, ils croyaient que tout serait comme d’habitude ce soir-là. Les gens ne croient vraiment que ce qu’ils ont déjà vu. Après cette nuit, Kovano croira au couvre-feu et aux fermetures de bars en période de tension. Mais il sera alors trop tard. Le maire et l’évêque seront déjà en train de compter les victimes.

Combien de tombes faudrait-il creuser à côté de celle de Quim ? Et pour enterrer qui ?

Bien que Valentine fût étrangère à la ville et qu’elle ne connût que très peu de gens, elle ne pouvait tout simplement pas accepter l’inéluctabilité d’une émeute. Il n’y avait plus qu’un seul espoir. Elle irait parler à Grego. Tenter de le persuader de la gravité de la situation. Si lui allait de bar en bar pour recommander la patience, sans élever aucunement la voix, alors on pourrait peut-être éviter l’émeute. Lui seul avait une chance d’y parvenir. Ils le connaissaient. C’était le frère de Quim. Lui dont les paroles les avaient tellement mis en colère la nuit d’avant. Il se pourrait qu’assez d’hommes l’écoutent pour que l’émeute soit contenue, empêchée, désamorcée. Il fallait qu’elle retrouve Grego.

Si seulement Ender était là ! Elle n’était qu’historienne ; lui avait bel et bien mené des hommes au combat. Certes, c’étaient de jeunes garçons. Il avait commandé à des gamins, donc. Mais cela revenait au même : il saurait quoi faire. Pourquoi est-il absent aujourd’hui ? Pourquoi cela me retombe-t-il dessus ? Je ne suis pas faite pour la violence et l’affrontement. Depuis toujours. Voilà pourquoi Ender est né, d’ailleurs – troisième enfant conçu à la demande, du gouvernement à une époque où les parents n’avaient habituellement pas le droit d’en avoir plus de deux sous peine de redoutables sanctions légales. Parce que Peter avait été trop méchant et moi, Valentine, trop douce.

Ender aurait parlé au maire et à l’évêque jusqu’à ce qu’ils se décident à faire le nécessaire. Sinon, il aurait su comment descendre lui-même en ville pour calmer les gens et garder la situation en main.

Tout en regrettant qu’Ender ne soit pas avec elle, elle savait que même lui ne pourrait contrôler ce qui allait se passer ce soir. Peut-être que même ses suggestions à elle auraient été insuffisantes. Elle avait tiré ses conclusions sur les événements à venir de tout ce qu’elle avait vu et lu sur de nombreuses planètes différentes à de nombreuses époques différentes. L’explosion de la nuit dernière se propagerait beaucoup plus largement ce soir. Mais à présent elle commençait à se rendre compte que les choses pouvaient être encore pires que ce qu’elle avait supposé en première analyse. Les habitants de Lusitania vivaient depuis trop longtemps sous l’empire de la peur sur une planète qui leur était étrangère. Toutes les autres colonies humaines avaient immédiatement essaimé et avaient pris possession de leurs planètes en l’espace de quelques générations seulement. Sur Lusitania, les humains vivaient encore dans une minuscule enclave où de terrifiantes créatures porcines les détaillaient à travers les barreaux d’un zoo virtuel. Il était impossible de prendre la mesure de ce que ces gens avaient refoulé, et qu’il n’était probablement pas possible de contenir. Pas un jour de plus.