Mais ils étaient tout de même ses créatures. Il avait fait d’eux une masse unique et, même s’ils comprenaient mal ce pour quoi il les avait créés, ils continuaient d’agir en obéissant à la rage qu’il avait provoquée chez eux, et selon le plan qu’il avait gravé dans leur esprit. Ils se trompaient de cible, voilà tout – à part ça, ils se comportaient exactement comme il l’avait voulu. Valentine avait raison. C’était lui le responsable. Ce qu’ils faisaient maintenant, il en était l’auteur tout aussi sûrement que s’il était encore devant eux et leur indiquait le chemin.
Alors, que pouvait-il faire ?
Les arrêter. Reprendre le contrôle. Se mettre devant eux et les prier de s’arrêter. Ils ne partaient pas en expédition pour brûler la lointaine forêt de Planteguerre, l’arbre-père assassin, ils allaient tuer des pequeninos qu’il connaissait personnellement, même s’il ne les aimait pas trop. Il fallait qu’il les en empêche, sinon le sang resterait sur ses mains comme une sève impossible à laver ou à gratter, une tache qu’il conserverait toute sa vie.
Alors il s’élança sur leurs traces boueuses, dans les rues où le gazon piétiné avait été transformé en bourbier. Il courut jusqu’à en avoir un point de côté, passa par l’endroit où ils s’étaient arrêtés pour abattre la clôture. Où était le champ disrupteur, pour une fois qu’on en avait besoin ? Pourquoi personne ne l’avait-il branché ? Quand il arriva sur les lieux, les flammes jaillissaient déjà dans le ciel.
— Arrêtez ! Eteignez le feu !
— Crame, salope !
— Pour Quim et le Christ !
— Crevez tous, bande de porcs !
— En voilà un qui se sauve !
— Tuez-le !
— Cramez-le !
— Les arbres sont pas assez secs ! Le feu veut pas prendre !
— Mais si !
— On coupe l’arbre !
— En voilà un autre !
— Regardez, ces petites ordures nous attaquent !
— Donne-moi ta faux, si tu ne veux pas t’en servir !
— On le coupe en deux, ce petit goret !
— Pour Quim et le Christ !
Grego se jette sur eux pour les empêcher de frapper, mais une gerbe de sang l’éclaboussé en pleine face. Et celui-là, est-ce que je le connaissais ? Est-ce que je connaissais la voix de ce pequenino avant qu’elle se déforme dans ce cri de souffrance, dans cette terrible agonie ? Je n’y peux plus rien, ils l’ont coupé en deux. Coupée. Une épouse. Une épouse jamais vue. Alors, nous devons être près du centre de la forêt, et ce géant doit être l’arbre-mère.
— Si c’est pas un arbre-tueur, alors qu’est-ce que c’est !
Tout autour de la clairière où se dressait l’arbre géant, les autres arbres se mirent soudain à pencher, puis s’abattirent, le tronc sectionné. Grego crut d’abord que c’étaient des humains qui les abattaient, mais il se rendit bien vite compte qu’il n’y avait personne près de ces arbres. Ils se cassaient d’eux-mêmes, se jetant au sol pour écraser en mourant les humains assassins sous leurs troncs et leurs branches, et tenter de sauver l’arbre-mère.
Ils y parvinrent momentanément. Des hommes hurlaient, frappés à mort : une douzaine, deux peut-être, furent broyés, pris au piège ou mutilés par la chute des arbres. Une fois tous les arbres disponibles tombés, l’arbre-mère resta debout, le tronc agité de mouvements péristaltiques, comme si une étrange digestion était à œuvre.
— Epargnez-le ! cria Grego. C’est l’arbre-mère, il est innocent !
Mais sa voix fut couverte par les cris des hommes blessés ou pris au piège, terrorisés à la pensée que la forêt puisse riposter, se rendant maintenant compte qu’il ne s’agissait plus d’un simple jeu de justice et de vengeance, mais d’une vraie guerre, où l’on risquait sa vie dans chaque camp.
— Brûlons-le ! Brûlons-le !
Ce slogan était assez fort pour couvrir les cris des mourants. Et voilà qu’on traînait les branches des arbres abattus vers l’arbre-mère. Une fois allumées, elles s’embrasèrent facilement. Quelques hommes retrouvèrent suffisamment leur raison pour s’apercevoir que le feu qui consumerait l’arbre-mère brûlerait aussi les hommes coincés sous les troncs abattus et ils tentèrent de les sauver. Mais le succès était monté à la tête de la plupart des émeutiers. Pour eux, l’arbre-mère était Planteguerre, le tueur ; il représentait toutes les forces hostiles de la planète, l’ennemi qui les maintenait derrière une clôture, le propriétaire qui les avait arbitrairement parqués sur une aussi petite parcelle d’une planète aussi vaste. L’arbre-mère signifiait l’oppression, l’autorité, l’hostilité et le danger, et ils l’avaient vaincu.
Grego recula devant les hurlements des prisonniers qui voyaient le feu s’approcher, les rugissements de ceux que le feu avait atteints, les slogans triomphants des hommes qui avaient perpétré ce meurtre.
— Pour Quim et le Christ ! Pour Quim et le Christ !
Grego faillit prendre la fuite, incapable de supporter ce qu’il voyait, entendait et sentait – les flammes orange vif, l’odeur de la chair humaine grillée et le crépitement du bois vivant saisi par le feu.
Mais il ne s’enfuit pas. Il travailla aux côtés de ceux qui s’étaient précipités sur le front même du brasier pour arracher les nommes encore vivants pris sous les arbres abattus. Il s’en tira avec quelques brûlures et, une fois même, ses vêtements prirent feu, mais la douleur cuisante n’était rien pour lui, elle était presque clémente, parce que c’était la punition qu’il méritait. Il aurait dû mourir en ce lieu. Il faillit le faire, faillit plonger si loin dans le feu qu’il n’aurait pu en sortir avant d’avoir expié sa faute et qu’il ne reste de lui que cendres et os calcinés, mais il y avait encore des blessés à arracher au feu, il y avait encore des vies à sauver. En plus, quelqu’un étouffa les flammes qui lui léchaient l’épaule et l’aida à soulever le tronc pour que le jeune garçon qui gisait dessous puisse se faufiler entre les branches. Comment pouvait-il mourir au milieu d’une action pareille, en sauvant cet enfant ?
— Pour Quim et le Christ ! pleurnicha le gamin, rampant en crabe pour éviter les flammes.
C’était précisément l’enfant dont les paroles avaient rempli le silence et déterminé la foule à aller dans cette direction. C’est donc toi ! se dit Grego. C’est toi qui me les as arrachés !
Le gamin leva les yeux vers lui et le reconnut.
— Grego ! cria-t-il en se jetant à ses pieds, la tête contre sa hanche. Oncle Grego !
C’était l’aîné des garçons d’Olhado, Nimbo.
— Nous avons réussi ! cria Nimbo. Pour l’oncle Quim !
Le feu crépita. Grego souleva l’enfant et courut en titubant le mettre hors de portée des plus grosses flammes. Puis il s’enfonça encore plus loin dans l’obscurité, vers la fraîcheur. Tous allaient dans cette direction, chassés par les flammes que le vent attisait. Comme Grego, la plupart étaient épuisés, terrifiés, marqués par le feu ou l’effort du sauvetage.
Mais certains – un grand nombre, peut-être – étaient encore indemnes, touchés seulement par le feu intérieur que Grego et Nimbo avaient allumé sur la place.
— On les brûle tous !
On entendait crier, de-ci de-là, des groupes plus réduits, tels des remous minuscules en marge d’un courant plus fort, mais ils agitaient maintenant des torches et des brandons tirés des feux qui faisaient rage au cœur de la forêt.