« Parce que la descolada ne se contente pas de muter aléatoirement selon les lois de l’évolution naturelle. Elle s’adapte intelligemment dans le but de nous détruire. »
« Nous » ? Vous ? »
« Nous combattons la descolada depuis toujours. Pas dans des laboratoires, comme les humains, mais en nous-mêmes. Dans ce corps unique. Avant de pondre les œufs, il y a une phase où je prépare leur organisme à la fabrication de tous les anticorps dont ils auront besoin toute leur vie durant. Lorsque la descolada se transforme, nous le savons parce que les ouvriers se mettent à mourir. Alors, un organe situé près de mes ovaires crée de nouveaux anticorps, et nous pondons des œufs pour avoir de nouveaux ouvriers qui résisteront à la nouvelle version de la descolada. »
« Alors, vous essayez de la détruire vous aussi. »
« Non. Chez nous, c’est un processus totalement inconscient. Il se déroule dans le corps de la reine, sans son intervention consciente. Nous ne pouvons aller au-delà de la prévention du danger actuel. Notre organe immunisant est bien plus efficace et adaptable que n’importe quel organe du corps humain, mais, à la longue, nous subirons le même sort qu’eux si la descolada n’est pas détruite. La différence est que, si nous sommes éliminés par la descolada, il n’y aura aucune autre reine dans l’univers pour assurer la survie de l’espèce. Nous en sommes les derniers représentants. »
« Et votre situation est encore plus désespérée que la leur. »
« Et nous sommes encore moins à même d’y changer quelque chose. Notre science de la biologie se limite à l’agriculture. Nos méthodes naturelles de lutte contre la maladie étaient si efficaces que nous n’avons jamais eu, contrairement aux humains, la passion de comprendre et de maîtriser la vie. »
« Si j’ai bien compris, soit nous sommes anéantis, soit vous et les humains êtes anéantis. Si la descolada continue, elle vous tuera. Si elle est jugulée, c’est nous qui mourrons. C’est bien ça ? »
« C’est votre planète. La descolada est dans votre corps. Quand il faudra un jour choisir entre vous et nous, c’est vous qui survivrez. »
« C’est vous qui le dites. Mais que feront les humains ? »
« S’ils possèdent le moyen de détruire la descolada qui vous détruirait aussi, nous leur interdirons de s’en servir. »
« Le leur interdire ? Depuis quand les humains vous obéissent-ils ? »
« Jamais nous n’interdisons si nous n’avons pas en même temps le pouvoir d’empêcher. »
« Ah bon ! »
« C’est votre planète. Ender le sait. Et, si jamais d’autres humains l’oublient, nous le leur rappellerons. »
« J’ai une autre question. »
« Posez-la. »
« Et ceux qui, comme Planteguerre, veulent répandre la descolada dans tout l’univers ? Allez-vous le leur interdire aussi ? »
« Ils ne doivent pas transporter la descolada sur des planètes déjà dotées d’une vie multicellulaire. »
« Mais c’est exactement ce qu’ils ont l’intention de faire. »
« Il ne le faut pas. »
« Mais vous êtes en train de construire des vaisseaux interstellaires pour nous. Une fois qu’ils auront le contrôle d’un vaisseau, ils iront là où ils voudront. »
« Il ne le faut pas. »
« Alors, vous le leur interdirez ? »
« Jamais nous n’interdisons si nous n’avons pas en même temps le pouvoir d’empêcher. »
« Alors, pourquoi continuez-vous à construire ces vaisseaux ? »
« La flotte humaine arrive, avec une arme qui peut détruire cette planète. Ender est sûr qu’elle sera utilisée. Devrions-nous conspirer avec les humains et abandonner tout votre héritage génétique ici, sur cette unique planète, pour que vous soyez anéantis d’un seul coup ? »
« Vous nous construisez donc des vaisseaux interstellaires en sachant que certains d’entre nous pourront s’en servir dans un but destructeur ? »
« Ce que vous ferez durant le vol interstellaire ne regarde que vous. Si vous agissez en ennemis de la vie, la vie deviendra votre ennemie. Nous fournirons des vaisseaux stellaires à votre espèce. Ce sera alors à vous, en tant qu’espèce, de décider qui part et qui reste sur Lusitania. »
« Il y a de grandes chances pour que le parti de Planteguerre soit majoritaire à ce moment-là et qu’il prenne toutes les décisions. »
« Ce serait donc à nous qu’il reviendrait d’être juges en la matière, et de décider que les humains ont raison d’essayer de vous détruire ? Peut-être que Planteguerre a raison. Peut-être que ce sont les humains qui méritent d’être détruits. De quel droit pouvons-nous trancher entre vous ? Ils ont leur dispositif de disruption moléculaire. Vous avez la descolada. Chacun a le pouvoir de détruire l’autre, chaque espèce est capable d’un crime aussi monstrueux, et pourtant chaque espèce compte de nombreux membres qui ne commettraient jamais volontairement pareille atrocité et qui méritent de vivre. Nous ne choisirons pas. Nous nous contenterons de construire les vaisseaux stellaires et de vous laisser, vous et les humains, débattre de votre destin. »
« Vous pourriez nous aider. Vous pourriez empêcher les vaisseaux de tomber aux mains du parti de Planteguerre et ne traiter qu’avec nous seuls. »
« Il y aurait alors chez vous une effroyable guerre civile. Iriez-vous jusqu’à détruire l’héritage génétique des autres seulement parce que vous n’êtes pas d’accord avec eux ? Qui sont les monstres et les criminels, dans ces conditions ? Comment pouvons-nous choisir entre vous, si chaque camp est disposé à pratiquer l’extermination totale d’un autre peuple ? »
« Alors, je n’ai plus d’espoir. L’une des espèces sera éliminée. »
« À moins que les savants humains ne trouvent un procédé pour modifier la descolada, afin que vous puissiez survivre en tant qu’espèce même si la descolada perd son pouvoir toxique. »
« Comment est-ce possible ? »
« Nous ne sommes pas biologistes. Si la chose est possible, seuls les humains peuvent y arriver. »
« Dans ce cas, nous ne pouvons pas les empêcher de poursuivre leurs recherches sur la descolada. Nous devons les aider. Même s’ils ont failli détruire notre forêt, nous n’avons d’autre choix que les aider. »
« Nous savions que vous aboutiriez à cette conclusion. »
« Vraiment ? »
« Voilà pourquoi nous construisons des vaisseaux interstellaires pour les pequeninos. Parce que vous êtes capables de sagesse. »
La nouvelle de la réapparition de la flotte se répandit parmi les élus de la Voie et ils commencèrent à rendre visite à Han Fei-tzu pour lui témoigner leur respect.
— Je ne les recevrai pas, dit Han Fei-tzu.
— Il le faut, père, dit Han Qing-jao. C’est pour eux une affaire de simple courtoisie que de t’honorer pour une si grande réussite.
— Alors, je leur dirai que le mérite t’en revient, à toi seule, et que je n’avais rien à voir là-dedans.
— Non ! s’écria Qing-jao. Tu ne peux pas faire ça !
— En plus, je leur dirai que j’estime que c’était là un grand crime, qui va causer la mort d’un esprit noble. Je leur dirai que les élus de la Voie sont esclaves d’un gouvernement méchant et cruel, et que nous devons rassembler nos efforts pour détruire le Congrès.
— Ne m’oblige pas à entendre cela ! cria Qing-jao. Tu ne pourrais jamais dire des choses pareilles à personne !
Et c’était vrai. Du coin de la pièce, Si Wang-mu vit le père et la fille commencer chacun un rite de purification, Han Fei-tzu pour avoir prononcé ces paroles subversives, et Han Qing-jao pour les avoir entendues. Maître Fei-tzu ne s’exprimerait jamais ainsi devant des tiers, parce qu’ils venaient alors avec quelle hâte il devrait se purifier, ce qui à leurs yeux serait la preuve que les dieux répudiaient ses paroles. Les savants employés par le Congrès pour créer les élus avaient bien fait leur travail, songea Wang-mu. Même en connaissant la vérité, Han Fei-tzu restait impuissant.