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Ce fut donc Qing-jao qui reçut tous les visiteurs qui se rendirent chez les Han, et qui accepta obligeamment les éloges à la place de son père. Wang-mu resta avec elle lors des toutes premières visites, mais elle ne put supporter d’entendre Qing-jao décrire à chaque fois comment son père et elle-même avaient découvert l’existence d’un programme informatique qui résidait au milieu du réseau philotique des ansibles, et comment il serait détruit. C’était une chose de savoir qu’au fond d’elle-même Qing-jao ne croyait pas commettre là un meurtre, c’en était une autre de l’entendre vanter les moyens employés pour y parvenir.

Et Qing-jao se vantait, en effet, même si Wang-mu était la seule à le savoir. Qing-jao attribuait toujours la découverte à son père, mais, puisque Wang-mu savait qu’elle avait tout fait elle-même, elle savait que lorsque Qing-jao décrivait cette prouesse comme un louable service rendu aux dieux, c’était en réalité à sa propre personne qu’elle adressait des compliments.

— S’il te plaît, ne m’oblige pas à rester pour entendre encore tout ça, dit Wang-mu.

Qing-jao prit le temps de bien la regarder, de la juger. Puis elle dit froidement :

— Pars, s’il le faut. Je vois que tu es toujours captive de notre ennemie. Je n’ai pas besoin de toi.

— Bien sûr que non, dit Wang-mu. Tu as les dieux.

Mais elle ne put s’empêcher de le dire avec une amère ironie.

— Des dieux auxquels tu ne crois pas, dit Qing-jao d’un ton tranchant. Evidemment, les dieux ne t’ont jamais parlé – pourquoi faudrait-il que tu sois croyante ? Je te congédie en tant que servante secrète, puisque tu le désires. Retourne dans ta famille.

— Si les dieux l’ordonnent… dit Wang-mu, sans faire cette fois d’effort pour cacher son amertume en entendant Qing-jao évoquer les dieux.

Elle était déjà sortie de la résidence et descendait la rue lorsque Mu-pao se lança à sa poursuite. Vieille et obèse, Mu-pao n’avait aucune chance de rattraper Wang-mu à pied. Elle partit donc à dos d’âne, grotesque cavalière qui donnait des coups de pied à sa monture pour la faire avancer plus vite. Des bêtes de somme, des chaises à porteurs, toute la panoplie de la Chine ancienne – les élus des dieux croient-ils vraiment que pareilles affectations renforcent en quelque sorte leur sainteté ? Pourquoi ne se déplacent-ils pas simplement en glisseur et en aéromobile comme les gens normaux sur toutes les autre planètes ? Mu-pao ne serait alors pas obligée de s’humilier, ballottée, chahutée par un animal qui souffre sous son poids. Pour lui éviter de se ridiculiser plus longtemps, Wang-mu fit demi-tour et vint à la rencontre de Mu-pao.

— Maître Han Fei-tzu t’ordonne de revenir, dit Mu-pao.

— Dis à maître Han qu’il est bon et généreux, mais que ma maîtresse m’a renvoyée.

— Maître Han dit que sa fille vénérée Qing-jao a autorité pour te renvoyer en tant que servante secrète, mais pas pour te renvoyer de sa maison. C’est avec lui que tu as un contrat, pas avec elle.

C’était exact. Wang-mu n’y avait pas songé.

— Il te supplie de revenir, dit Mu-pao. Il m’a dit de formuler ainsi sa demande, afin que tu puisses venir par gentillesse au cas où tu ne voudrais pas venir par obéissance.

— Dis-lui que j’obéirai. Il ne devrait pas s’abaisser à supplier une personne comme moi.

— Il en sera heureux, dit Mu-pao.

Wang-mu marcha aux côtés de l’âne de Mu-pao. Ils avançaient très lentement, ce qui était plus agréable pour Mu-pao, et pour l’âne aussi.

— Je ne l’ai jamais vu aussi bouleversé, dit Mu-pao. Je ne devrais probablement pas te le dire, mais, quand je lui ai dit que tu étais partie, il est presque devenu fou.

— Est-ce que les dieux lui parlaient ?

Ce serait cruellement ironique si maître Han ne l’avait rappelée que parce que le garde-chiourme qui veillait en lui le lui avait ordonné.

— Non, dit Mu-pao. Ce n’était pas ça du tout. Mais je n’ai bien sûr jamais vu dans quel état il est quand les dieux lui parlent.

— Bien sûr.

— Il ne voulait pas que tu partes, c’est tout, dit Mu-pao.

— Je finirai probablement par partir quand même, dit Wang-mu. Mais je serai heureuse de lui expliquer pourquoi je suis désormais inutile dans la maison Han.

— Oh, évidemment, dit Mu-pao. Tu as toujours été inutile. Ce qui ne veut pas dire que tu ne sois pas indispensable.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Le bonheur peut facilement dépendre de l’inutile tout comme de l’utile.

— C’est un vieux sage qui a dit ça ?

— C’est une vieille bonne femme obèse montée sur un âne qui te le dit, fit Mu-pao. Alors ne l’oublie pas.

Lorsque Wang-mu se trouva seule avec maître Han dans ses appartements, il ne montra aucun signe de l’agitation que Mu-pao avait évoquée.

— J’ai parlé avec Jane, dit-il. À son avis, puisque tu es toi aussi au courant de son existence et que tu crois toi aussi qu’elle n’est pas l’ennemie des dieux, il vaudrait mieux que tu restes.

— Alors je vais servir Jane, maintenant ? demanda Wang-mu. Je vais être sa servante secrète ?

Wang-mu n’avait pas voulu faire de l’ironie : elle était intriguée par l’idée de servir une entité non humaine. Mais maître Han réagit comme pour essayer de faire oublier une remarque blessante.

— Non, dit-il. Tu ne devras être la servante de personne. Tu t’es comportée avec courage et dignité.

— Et pourtant vous me rappelez pour que je remplisse mon contrat.

— Je t’ai rappelée, dit maître Han en baissant la tête, parce que tu es la seule qui saches la vérité. Si tu pars, je serai seul dans cette maison.

Wang-mu faillit dire : Comment pouvez-vous être seul, quand votre fille est ici ? Et jusqu’à ces derniers jours, ce n’aurait pas été une remarque cruelle, car maître Han et sa vénérée fille Qing-jao étaient amis autant qu’il est possible de l’être entre père et fille. Mais à présent la barrière entre eux deux était infranchissable. Qing-jao vivait dans un monde où elle était la servante triomphante des dieux et essayait de supporter patiemment l’égarement temporaire de son père. Maître Han vivait dans un monde où sa fille et toute la société étaient esclaves d’un Congrès tyrannique, et où lui seul connaissait la vérité. Comment pouvaient-ils même se parler, séparés qu’ils étaient par un fossé si large et si profond ?

— Je reste, dit Wang-mu. Pour vous servir du mieux que je pourrai.

— Nous nous servirons l’un l’autre, dit maître Han. Ma fille t’a promis de te donner des leçons. Je prendrai sa suite.

Wang-mu se prosterna jusqu’à terre.

— Je suis indigne d’une telle prévenance.

— Non, dit maître Han. Nous savons la vérité, l’un et l’autre. Les dieux ne me parlent pas. Ton visage ne devrait jamais toucher le sol en ma présence.

— Il nous faut vivre dans ce monde tel qu’il est, dit Wang-mu. Je vous traiterai comme un homme révéré par les élus des dieux, parce que c’est ce que tout le monde attendrait de moi. Et vous devrez me traiter comme une servante, pour la même raison.

— Le monde s’attend aussi, dit maître Han avec une grimace amère, qu’un homme de mon âge qui prend à son service la jeune confidente de sa fille ait des intentions malhonnêtes. Nous faudra-t-il jouer jusqu’au bout la comédie que le monde nous impose ?

— Il n’est pas dans votre nature de profiter ainsi de votre pouvoir, dit Wang-mu.