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— Pas plus qu’il n’est dans ma nature d’accepter ton humiliation. Avant d’apprendre la vérité sur mon propre malheur, j’acceptais l’obéissance d’autrui parce ce que je croyais qu’elle était en réalité offerte aux dieux, et non à moi.

— Ça n’a jamais été plus vrai. Ceux qui vous croient élu des dieux offrent leur obéissance aux dieux, tandis que ceux qui sont malhonnêtes le font pour vous flatter.

— Mais tu n’es pas malhonnête. Et tu ne crois pas non plus que les dieux me parlent.

— Je ne sais pas si les dieux vous parlent ou non, je ne sais pas non plus s’ils ont jamais parlé à personne ou s’ils le pourront jamais. Tout ce que je sais, c’est que les dieux n’exigent ni de vous ni de personne ces rites humiliants et ridicules : ils vous ont été imposés par le Congrès. Et pourtant vous devez continuer à pratiquer ces rites, car votre corps l’exige. Permettez-moi, s’il vous plaît, de conserver ces rites d’humiliation qu’on exige des personnes de mon état.

Maître Han hocha la tête gravement.

— Tu es plus sage, Wang-mu, que ton âge et ton instruction ne le laisseraient croire.

— Je suis plutôt stupide, dit Wang-mu. Si j’avais la moindre sagesse, je vous supplierais de m’envoyer aussi loin d’ici que possible. Il sera désormais très dangereux pour moi de partager une maison avec Qing-jao. Surtout si elle s’aperçoit que je suis proche de vous, alors qu’elle ne le peut pas.

— Tu as raison. C’est très égoïste de ma part de te demander de rester.

— Oui, dit Wang-mu. Et pourtant je resterai.

— Pourquoi ? demanda maître Han.

— Parce que je ne peux pas retrouver la vie que je menais avant. Je sais à présent beaucoup trop de choses sur le monde et l’univers, sur le Congrès et les dieux. J’aurais comme un goût de poison dans la bouche chaque jour de ma vie si je rentrais chez moi en faisant semblant d’être comme avant.

Maître Han hocha la tête sagement, puis sourit, puis finit par éclater de rire.

— Pourquoi riez-vous de moi, maître Han ?

— Je ris parce que tu n’as jamais été « comme avant ».

— Je ne comprends pas.

— Je crois que tu as toujours fait semblant. Peut-être même que tu t’es prise à ton propre jeu. Mais une chose est certaine. Tu n’as jamais été une fille comme les autres, et tu n’aurais jamais pu avoir une existence ordinaire.

Wang-mu haussa les épaules.

— Il y a cent mille fils différents dans l’avenir, dit-elle, mais le passé est un tissu qu’on ne pourra jamais défaire. Peut-être que j’aurais pu me contenter de ma vie. Peut-être que non.

— Nous voilà donc tous les trois ensemble.

C’est à ce moment seulement que Wang-mu se retourna et découvrit qu’ils n’étaient pas seuls. Au-dessus de l’affichage flottait le visage de Jane, qui lui souriait.

— Je suis heureuse que tu sois revenue, dit Jane.

Un fugitif instant, la présence de Jane fit miroiter à Wang-mu un dénouement optimiste.

— Alors tu n’es pas morte ! Tu as été épargnée !

— Qing-jao n’avait jamais prévu de me faire mourir si tôt, répondit Jane. Le plan qu’elle a échafaudé pour ma destruction se déroule sans accroc, et il ne fait pas de doute que je mourrai à la date prévue.

— Mais pourquoi reviens-tu dans cette maison ? demanda Wang-mu. C’est pourtant ici que ta mort a été décidée !

— J’ai beaucoup de choses à faire avant de mourir, dit Jane, y compris la très improbable découverte d’un moyen de survivre. Il se trouve que la planète de la Voie contient des milliers d’individus qui sont en moyenne beaucoup plus intelligents que le reste de l’humanité.

— Uniquement à la suite des manipulations génétiques du Congrès, dit maître Han.

— C’est vrai, dit Jane. Les élus de la Voie ne sont même plus, à vrai dire, des êtres humains. Vous êtes une autre espèce, créée et réduite en esclavage par le Congrès pour lui donner un avantage sur le reste de l’humanité. Or il se trouve qu’un seul et unique membre de cette espèce est en quelque sorte libéré de l’emprise du Congrès.

— Est-ce là la liberté ? dit maître Han. Même à présent, ma soif de purification est presque irrésistible.

— Alors, n’y résiste pas, dit Jane. Je peux te parler pendant que tu fais tes contorsions.

Presque sur-le-champ, maître Han commença à lancer ses bras en l’air et à faire des moulinets selon son rite personnel de purification. Wang-mu détourna les yeux.

— Arrête ! dit maître Han. Regarde-moi. Comment puis-je avoir honte de me montrer à toi ainsi ? Je suis infirme, c’est tout ; si j’avais perdu une jambe, mes amis les plus chers n’auraient pas peur de voir le moignon.

Wang-mu comprit toute la sagesse des paroles de son maître et ne se détourna pas du spectacle de son affliction.

— Je disais donc, reprit Jane, qu’il se trouve qu’un seul et unique membre de cette nouvelle espèce est en quelque sorte libéré de l’emprise du Congrès. J’espère pouvoir m’assurer ta contribution aux travaux que je vais tenter de mener à bien dans les quelques mois qui me restent.

— Je ferai mon possible, dit maître Han.

— Et si je peux vous être utile, je vous aiderai, dit Wang-mu.

Ce ne fut qu’après coup qu’elle se rendit compte du ridicule de cette proposition. Maître Han était un élu des dieux, l’un de ces individus dotés de capacités intellectuelles supérieures. Elle n’était qu’un spécimen d’humanité inculte et n’avait rien à lui offrir.

Or, ni l’un ni l’autre ne se moquèrent de sa proposition et Jane l’accepta avec une bienveillance qui, encore une fois, prouvait à Wang-mu qu’elle devait être un être vivant et non une simulation.

— Laissez-moi vous exposer les problèmes que j’espère résoudre.

Ils l’écoutèrent.

— Comme vous le savez, mes amis les plus chers sont sur la planète Lusitania. Ils sont menacés par la flotte envoyée par le Congrès. Je tiens beaucoup à empêcher ladite flotte de causer un mal irréparable.

— Je suis sûr à présent que le Congrès a déjà donné l’ordre d’utiliser le Petit Docteur, dit maître Han.

— Oh oui, je le sais moi aussi. Mon problème est d’empêcher cet ordre d’avoir pour effet d’anéantir non seulement les humains de Lusitania, mais aussi deux espèces raman.

Jane leur parla ensuite de la reine et leur apprit par quel miracle les doryphores vivaient à nouveau dans l’univers.

— La reine, dit-elle, construit déjà des vaisseaux interstellaires et travaille aux limites de ses capacités pour accomplir tout ce qui est en son pouvoir avant l’arrivée de la flotte. Mais elle n’a aucune chance de construire assez de vaisseaux pour sauver plus qu’une minuscule fraction des habitants de Lusitania. La reine peut partir, évidemment, et peu lui importe d’être ou non accompagnée de ses ouvriers. Mais les pequeninos et les humains ne sont pas autonomes. J’aimerais les sauver tous. Et surtout parce que mes amis les plus chers, un certain porte-parole des morts et un jeune homme atteint d’une lésion au cerveau, refuseraient de quitter Lusitania si l’on ne pouvait sauver la totalité des humains et des pequeninos.

— Sont-ils donc des héros ? demanda maître Han.

— Ils l’ont été chacun plus d’une fois par le passé, dit Jane.

— Je n’étais pas sûr qu’il y ait encore des héros dans la race humaine.

Si Wang-mu ne dit pas tout haut ce qu’elle pensait en son cœur : que maître Han était lui-même l’un de ces héros.

— Je suis en train d’explorer toutes les possibilités, dit Jane. Mais tout aboutit à une impossibilité – ou du moins c’est ce que croit l’humanité depuis plus de trois mille ans. Si nous pouvions construire un vaisseau interstellaire voyageant à une vitesse supérieure à celle de la lumière, aussi rapidement que se transmettent les messages par ansible d’une planète à l’autre, alors, même si la reine ne pouvait construire qu’une douzaine de vaisseaux, ils pourraient aisément évacuer en plusieurs voyages tous les habitants de Lusitania sur d’autres planètes avant l’arrivée de la flotte.