— Si tu pouvais vraiment construire pareil vaisseau, dit Han Fei-tzu, tu pourrais créer une flotte pour attaquer la flotte de Lusitania et la détruire avant qu’elle puisse faire du mal à qui que ce soit.
— Ah, mais c’est impossible, dit Jane.
— Tu peux concevoir des vaisseaux supraluminiques et tu ne peux pas envisager la destruction de la flotte de Lusitania ?
— Oh, je peux bien l’envisager, dit Jane. Mais la reine me refuserait sa collaboration. Elle a dit à Andrew – mon ami, le Porte-Parole des Morts…
— Le frère de Valentine, dit Wang-mu.
— Lui-même. La reine lui a dit qu’elle ne fabriquerait jamais d’armes, pour quelque raison que ce soit.
— Même pour sauver sa propre espèce ?
— Elle disposera de l’unique vaisseau interstellaire qui lui est nécessaire pour quitter la planète, et les autres disposeront aussi du nombre de vaisseaux nécessaires au sauvetage de leur espèce. Elle s’en tiendra là. Pas besoin de tuer qui que ce soit.
— Mais si on laisse faire la flotte de Lusitania, il y aura des millions de victimes !
— Alors le Congrès en portera la responsabilité, dit Jane. Du moins, c’est ce qu’elle répond à Andrew chaque fois qu’il soulève ce problème.
— Voilà un drôle de raisonnement moral !
— N’oublie pas qu’elle n’a que récemment découvert l’existence d’une autre forme de vie intelligente et qu’elle a bien failli l’anéantir. Ensuite, cette autre forme de vie intelligente a bien failli l’anéantir elle aussi. Mais c’est sa propre expérience du risque de xénocide qui a produit le plus gros effet sur son raisonnement moral. Elle ne peut empêcher d’autres espèces de commettre pareil crime, mais elle peut s’assurer qu’elle ne risque pas de le faire elle-même. Elle ne tue que lorsque c’est l’unique espoir qu’elle a de sauver l’existence de son espèce. Et, puisqu’elle a trouvé une autre solution, elle ne construira pas de vaisseau de guerre.
— Les voyages supraluminiques, dit maître Han. Est-ce vraiment là tout ce que tu préconises ?
— C’est la seule chose qui me semble donner une petite lueur d’espoir. Nous savons que quelque chose au moins dans l’univers se déplace plus vite que la lumière – l’information est transmise par le rayon philotique d’un ansible à l’autre sans passage détectable du temps. Un jeune et brillant physicien de Lusitania qui se trouve être actuellement en prison passe ses jours et ses nuits à travailler sur ce problème. Je fais tous les calculs et toutes les simulations pour lui. En ce moment même, il teste une hypothèse sur la nature des philotes à l’aide d’un modèle si complexe que, pour faire tourner le programme, je dérobe du temps de calcul aux ordinateurs de près d’un millier d’universités. Il y a de l’espoir.
— Tant que tu resteras en vie, il y aura de l’espoir, dit Wang-mu. Qui fera des expériences aussi gigantesques pour son compte quand tu auras disparu ?
— C’est bien pour cela que le temps presse, dit Jane.
— En quoi puis-je t’être utile ? demanda maître Han. Je ne suis pas physicien, et je n’ai pas l’espoir d’en apprendre assez sur ce sujet en quelques mois pour que cela change grand-chose. C’est ton physicien emprisonné qui trouvera la solution, si la chose est possible. Ou toi-même.
— Tout le monde a besoin d’un critique désintéressé pour dire : avez-vous songé à ceci ? Ou même : vous êtes sur une fausse piste, cherchez dans une autre direction. Voilà ce pour quoi j’ai besoin de toi. Nous te ferons part de l’avancement de nos travaux et tu nous diras ce qui te viendra à l’esprit. Tu ne peux pas deviner quel mot par toi jeté au hasard fera jaillir l’idée que nous cherchons.
Maître Han acquiesça silencieusement de la tête.
— Le second problème sur lequel je travaille est encore plus ardu, dit Jane. Que nous trouvions ou non la propulsion supraluminique, un certain nombre de pequeninos disposeront de vaisseaux interstellaires et pourront quitter la planète Lusitania. Le problème, c’est qu’ils portent en eux le plus sournois et le plus effroyable virus jamais connu, qui détruit toutes les formes de vie qu’il touche, sauf celles auxquelles il peut imposer un genre d’existence symbiotique perverse qui dépend totalement de sa présence.
— La descolada, dit maître Han. L’une des raisons avancées parfois, au début, pour équiper la flotte du Petit Docteur.
— Et qui est peut-être justifiée par les circonstances. Du point de vue de la reine, il est impossible de choisir entre une forme de vie et une autre, mais, comme Andrew me l’a fait souvent remarquer, les êtres humains ne s’encombrent pas de ce problème. S’il fallait choisir entre la survie de l’humanité et la survie des pequeninos, il choisirait l’humanité. Moi aussi, parce que je tiens à lui.
— Moi aussi, dit maître Han.
— On peut être sûr que les pequeninos sont du même avis, en inversant la situation, dit Jane. Sur Lusitania ou ailleurs, d’une manière ou d’une autre, cela finira par une guerre effroyable dans laquelle les humains utiliseront le dispositif à disruption moléculaire et les pequeninos la descolada, l’arme biologique absolue. Les deux espèces ont de bonnes chances de s’exterminer mutuellement. J’estime donc qu’il est assez urgent de trouver un virus pour remplacer la descolada, un virus qui conservera toutes ses fonctions nécessaires au cycle vital des pequeninos sans avoir aucune de ses facultés d’agression et d’adaptation. Une forme sélectivement inerte du virus.
— Je croyais qu’il y avait des moyens de neutraliser la descolada. Les humains de Lusitania prennent des antidotes avec leur eau de boisson, non ?
— La descolada identifie à chaque fois les antidotes et s’adapte à eux. C’est une série de courses de vitesse. La descolada finira par en gagner une et par éliminer ses concurrents humains.
— Tu veux dire que le virus est intelligent ? demanda Wang-mu.
— C’est ce que pense l’un des savants de Lusitania, dit Jane. Une femme nommée Quara. D’autres pensent le contraire. Mais le virus se comporte certainement comme s’il était intelligent, du moins quand il s’agit pour lui de s’adapter à des changements dans l’environnement et d’adapter d’autres espèces pour satisfaire ses propres besoins. Personnellement, je pense que Quara a raison. Je pense que la descolada est une espèce intelligente dotée d’un langage particulier qu’elle utilise pour diffuser des informations très rapidement d’un bout à l’autre de la planète.
— Je ne suis pas virologiste, dit maître Han.
— Il n’empêche que si tu pouvais examiner les recherches menées actuellement par Elanora Ribeira von Hesse…
— Bien sûr que je le ferai. Je regrette simplement de ne pas pouvoir être aussi optimiste que toi quant à l’utilité de ma collaboration.
— Enfin, le troisième problème, dit Jane. Peut-être le plus simple des trois. Les élus des dieux sur la Voie.
— Ah oui ! dit maître Han. Tes exterminateurs.
— Ce n’est pas eux qui l’ont voulu, dit Jane. Et je ne t’en tiens pas rigueur. Mais il y a une chose que je voudrais voir se réaliser avant de mourir : trouver un moyen de modifier encore vos gènes manipulés afin qu’au moins les futures générations soient exemptes de cette PNO artificiellement introduite, tout en gardant leur extraordinaire intelligence.