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Je saisis un autre article.

Un cadavre recouvert d’une bâche bleue.

Tadeusz commente.

— Sergey Sukhobok, un journaliste, abattu le même jour, il y a dix semaines.

Je poursuis.

Le portrait d’une femme.

— Et elle ?

— Olga Moroz, une journaliste. Assassinée à la même date. Ces morts suivent de près celle d’Oleg Kalachnikov, tué de onze balles, devant chez lui, le 15 avril. Vous comprenez pourquoi je n’ai pas écrit d’article ?

— C’est dingue, je n’ai pas le souvenir d’avoir reçu de dépêches annonçant cette hécatombe.

Haussement d’épaules fataliste.

Au fond de la pochette, je dégotte la couverture du Elle, édition ukrainienne. Nulle trace de cadavre. Un mannequin blond, pose glamour, une main dans les cheveux, le sourire enjôleur. Dans sa tenue, elle ressemble à Maya l’abeille.

Il soupire.

— Les couleurs de sa robe. Identiques au ruban de Saint-Georges que portent les milices pro-russes. Le magazine a été boycotté, des affiches ont été arrachées. On a parlé de provocation.

— Je peux les prendre ?

— Elles sont pour vous. Un conseil, si vous sortez à Kiev ce soir, changez de chemise, l’orange n’est pas très indiqué.

VENDREDI 3 JUILLET 2015

36. 308

L’avion se pose à Zaventem à 13 heures précises.

Le temps d’avaler un sandwich à l’aéroport, de récupérer ma voiture, et je file au journal. J’ai hâte de faire mon rapport à Christophe.

Je traverse le hall, salue les douaniers et débouche dans l’espace public. La ribambelle habituelle est massée derrière les barrières. Des maris guettent l’apparition de leur femme, des femmes celle de leur mari. Rassemblés à proximité des portes coulissantes, les chauffeurs de taxi font le pied de grue en bavardant, une pancarte au nom de leur client mise en évidence.

Je m’arrête net.

Camille se trouve parmi eux, le corps déhanché, le regard lointain derrière des lunettes pailletées. Elle semble attendre l’arrivée de quelqu’un. Avec un peu de malchance, je vais tomber sur son connard.

Je m’apprête à changer de direction lorsque j’aperçois le panonceau qu’elle tient dans les mains.

Mister Zanzara

Elle capte mon regard et détourne les yeux.

Je m’approche, mal à l’aise.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Elle relève ses lunettes de manière théâtrale, joue la surprise.

— Toi ici ? Quelle coïncidence ! Tu as un peu de temps ou ta maman t’attend pour manger ?

— Je comptais aller au bureau, pourquoi ?

— Suis-moi.

Elle tourne les talons, se dirige vers la sortie d’un pas alerte, moi et ma valise dans son sillon. Parvenue dehors, elle se fraie un chemin dans la cohue, se faufile entre les taxis en stationnement et traverse la voie.

Au lieu de filer vers le parking, elle vire à droite et entre en trombe dans le Sheraton. J’accélère l’allure pour soutenir son rythme. Elle passe en coup de vent devant la réception, continue vers les ascenseurs.

Je me précipite. Nous nous retrouvons face à face dans la cabine. Elle me dévisage en silence, droite comme un I, appuie sur l’un des boutons.

Elle soulève un sourcil, prend l’air machiavélique et brandit une carte magnétique.

— Ta-tam !

Muet, je contemple le bout de plastique.

La voix mécanique annonce « troisième étage ». La porte coulisse. Elle plonge dans le couloir. Je la suis à la trace. Elle pile devant la chambre 308, actionne la serrure.

Une fois à l’intérieur, elle se jette à mon cou.

Je tente de prononcer un mot. Sa bouche cherche la mienne, sa langue en force l’accès. Elle déboutonne ma chemise et défait ma ceinture d’une main tout en se déshabillant de l’autre.

Je bafouille.

— Je ne comprends pas.

— Moi non plus.

Elle dégrafe son soutien-gorge.

Ses seins jaillissent, pointes dressées, offertes. Mon trouble s’évanouit, balayé par un violent désir.

Le cerveau en ébullition, le sexe au zénith, je me débarrasse de mon pantalon et l’expédie à l’autre bout de la pièce.

Elle me fixe dans les prunelles, s’assied au bord du lit, fait glisser son string le long de ses jambes et s’ouvre à moi. Dévoré d’envie, je m’agenouille, passe mes mains sous son bassin et enfouis mon visage au cœur de sa féminité. Les joues humides, je me repais de son nectar, m’enivre de ses saveurs.

Elle gémit, empoigne mes cheveux, exerce une pression pour écourter la caresse.

— Viens.

Elle s’allonge. Je la rejoins, soude mes lèvres aux siennes.

Son ventre est brûlant. Je la pénètre avec fougue, l’envahis pleinement. Elle agrippe mes fesses, ses doigts s’enfoncent dans ma chair. Nos peaux se retrouvent, fusionnent. Rien ne compte plus que de la posséder.

Nos corps ondoient, vibrent en harmonie. Mon désir grandit, le sien s’épanouit au creux de ses reins. Des fourmillements parcourent mes jambes.

Elle bascule la tête en arrière.

— Maintenant.

Un orgasme vertigineux nous emporte. Nous jouissons en chœur, dans un concert de râles et de cris.

Je m’affale, vidé, repu.

— Je t’aime, Camille.

Ses yeux s’emplissent de larmes.

Elle passe une main dans mes cheveux.

— Je ne sais plus où j’en suis. Dis-moi de partir au bout du monde, de chasser ce rêve impossible, de t’oublier à jamais.

37. Peut mieux faire

Mon arrivée inattendue produit l’effet escompté.

L’équipe me réserve un accueil triomphal. Ils m’embrassent, me bombardent de questions. Je me contente de répondre dans le vague, oui, tout s’est bien passé, j’ai obtenu ce que je voulais, vous en saurez plus très bientôt.

Mes cheveux sont encore trempés et j’ai les jambes en compote.

Pas dupe, Éloïse me détaille de la tête aux pieds.

— Ça a l’air chaud, l’Ukraine.

— Torride.

Après les derniers potins et la tournée de café, je débarque chez Christophe.

Il lève les yeux, contrarié.

— Tu es déjà là ? Je t’attendais demain.

— J’ai zappé la visite des musées. L’article est bouclé.

— Envoie-le-moi, je le lirai tout à l’heure.

Son manque d’enthousiasme me refroidit. Je n’ai sans doute pas choisi le bon moment. Je retourne à mon poste, lui expédie le document et me mets au travail.

Il me convoque quelques minutes plus tard. Mon texte est ouvert sur son écran. Il veut en savoir plus sur les conditions dans lesquelles j’ai obtenu les témoignages, les dates, les noms et la logique que j’ai suivie pour tirer mes conclusions.

Il m’écoute, imperturbable, prend quelques notes.

— Merci, je te fais signe.

Je ressors et tente de me rassurer. Mon reportage est solide, je lui ai fourni des réponses concrètes.

Dans la foulée, je téléphone à Raf.

Il décroche après un siècle, la voix éraillée.

— Salut, Fred. Tu es rentré ?

Plutôt que de lui raconter mon trip, je lui propose un rendez-vous demain soir, avant qu’il prenne son service.