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Et qu’ils se tuent, pense Will.

« Grâce aux Act Apps, on exerce une influence plus directe.

— Tu aurais dû nous en tenir informés plus tôt, lui reproche Kim.

— J’aurais dû ? »

Kim se tait. Will est de plus en plus mal à l’aise.

Carl le remarque, mais ne dit rien. Il reprend. « Ça nous amène au vote pour les municipales d’Emmerstown.

— Tu n’as pas…, éructe Jenna.

— Il le fallait, sourit-il. Mon Dieu ! Qu’est-ce que vous avez ? Ne faites pas comme si vous n’y avez pas pensé. Au moins au cours des dix dernières minutes.

— Pour être honnête…, tente Jenna.

— Tu vois, estime-toi heureuse que je t’aie ôté le soin de prendre ces décisions. Tu t’occupes des finances. » Il se rend compte que ses doigts tapotent nerveusement sur la table. Il pose sa main à plat. « Je m’occupe de la stratégie et de la technique. Et la technique permet de faire des choses incroyables ! Par ailleurs, au cours des votes des années passées, le big data et les algorithmes étaient déjà les meilleurs alliés des candidats en lice. De nombreuses personnes ne l’ont pas compris. L’algorithme ne t’attend pas devant ta porte pour te ligoter et te conduire au centre commercial une liste de courses à la main, non, il dit aux directeurs de campagne où envoyer des gens de chair et d’os, au numéro de rue exact, afin que les votants fassent le bon choix. Emmerstown n’était que le pas suivant. C’est une ville de cinquante mille âmes dans le Massachusetts. Le candidat démocrate était aux responsabilités depuis huit ans. Les électeurs étaient contents de lui. Six mois avant le vote, les sondages lui prédisaient une avance de 22 % sur le candidat républicain et les deux autres candidats. J’ai donc immédiatement commencé à tirer les ficelles dans l’ombre. C’était plus compliqué que pour les autres cas. Je ne pouvais dispenser à nos utilisateurs des préconisations explicites, en raison de nos statuts affirmant le caractère apolitique de Freemee. En résumé : de même que j’ai transformé des skateurs en golfeurs, j’ai pu métamorphoser des républicains, des démocrates et des électeurs sans opinion en partisans de l’un des candidats sans étiquette, en faisant en sorte que leurs Act Apps leur proposent des produits, des marques, des habitudes de consommation en adéquation avec les points de vue de ce candidat. Poussés par l’espoir de gagner des points, ils ont suivi les recommandations et ont commencé à changer leurs habitudes et leurs représentations politiques. La chose a été simplifiée par le fait que je n’ai pas eu à influencer tous les votants. Il ne s’agissait que de 30 %. C’est déjà beaucoup. J’aurais pu simplifier encore les choses en me contentant de transformer les républicains en démocrates et inversement. Soit seulement 12 % des votants. À la surprise de tout le monde, sauf de moi, je dois bien l’avouer, le candidat indépendant l’a emporté ! » Il rigole. « J’ai failli dire mon candidat. »

Will n’en croit pas ses oreilles. Carl leur explique qu’ils sont les nouveaux maîtres du monde.

Rien que ça.

« Était-ce la mauvaise ou la bonne nouvelle dont tu parlais au début ? » lui demande Jenna.

Ils rient tous. Profitons-en pendant qu’on peut encore rire, songe Will.

« La mauvaise nouvelle est très simple, répond Carl, en se tournant vers lui. Surtout pour toi.

— Comment vendre cela ? C’est ça ? En effet… Ce ne sera pas une mince affaire.

— Oui. Le potentiel est inimaginable. Nous pouvons pour ainsi dire influencer tous les domaines, au moins en Occident. Pas du jour au lendemain, certes, mais ça n’en fonctionne que mieux.

— Avec tout de même une limite, s’immisce Kim. Les gens ne doivent rien savoir. Si ces possibilités devenaient connues, alors nos utilisateurs perdraient immédiatement toute confiance en nous. Ce serait la fin de Freemee.

— Mes calculs voient ça différemment, le contredit Carl. Tant que les gens pensent que les avantages l’emportent, ça leur est égal. Les utilisateurs de Google, Facebook, Amazon, de téléphones portables, de cartes de crédit, bancaires ou de fidélité sont-ils devenus moins nombreux alors qu’ils savent depuis fort longtemps maintenant ce que ça leur coûte en données ? Au contraire ! Ils sont chaque jour plus nombreux. Mais ce serait mieux s’ils ne savaient rien. Nos clients ne pourraient être que des grandes entreprises, des organisations qui auraient suffisamment d’argent pour financer de telles campagnes. Il est évident qu’on leur demanderait énormément d’argent !

— C’est une vraie gageure », remarque Will. Il voit que Jenna compte dans sa tête.

« Peut-être devrions-nous penser autrement, propose Kim, et nous interroger sur le modèle économique que nous souhaitons mettre en place.

— Je te vois venir, dit Carl. Nous pouvons utiliser notre influence pour en tirer uniquement des profits indirects. Par exemple, nous pouvons acheter les actions d’une marque de vêtements et pousser cette marque. Les cours s’envolent. Ça fonctionne dans l’autre sens, également. C’est à ça que tu penses ?

— À peu près, oui.

— C’est de la manipulation de cours, objecte Jenna. C’est illégal, tu risques la prison.

— Oh ! Alors j’espère que personne n’analysera plus précisément la baisse des cours de deux marques bien connues, ni quelques positions courtes grâce auxquelles quelqu’un que je ne veux pas nommer ici a gagné plusieurs centaines de millions d’euros. »

Il rit, puis, satisfait, se renverse dans son fauteuil.

Jenna pose sa tête sur la table, sans un mot.

« Jenna a raison, dit Kim. C’est contraire au cœur même de la culture de Freemee ; transparence et contrôle de soi. On nuirait à l’image de la marque. Il ne faut pas que nous nous lancions là-dedans. »

Carl explose de rire. Il peine même à se ressaisir. « Vous sommes installés dans un bunker sans fenêtre, ultra-sécurisé, et il parle de transparence ! » Il fait de grands gestes. « Transparence et contrôle de soi, mon cul ! Où y a-t-il de la transparence chez nous ? Les utilisateurs savent-ils comment sont écrits les algorithmes ? Comment la valeur de leurs données est calculée ? Ils ne savent rien ! Ça ne les intéresse pas, d’ailleurs, hormis un groupe de professionnels, pourvu que ça marche ! » Il bondit et se met à tourner autour de la table. « Et le contrôle ? Vous avez dit contrôle ? Dans ce monde connecté, le contrôle de sa vie est une illusion ! Si tu veux apprécier tous les bienfaits de la civilisation moderne, alors tu n’as pas le choix, il faut accepter l’autre face de la pièce : nous, qui créons des liens numériques et qui menons la barque. »

Il redresse une chaise vide, un peu de travers.

« Depuis 2007, il y a plus de machines que de gens qui communiquent par Internet. Le monde digital se trouve dans la moindre particule du monde réel, dans nos téléphones et nos lunettes, nos smartwatches, nos télévisions, nos machines à café, nos voitures. On le retrouvera bientôt dans nos aliments, nos vêtements, dans le sol, les murs, l’eau, l’air, dans nos corps. Le monde digital est depuis longtemps le monde réel ! »

Il aligne encore des chaises contre le rebord de la table.

« Comment tu te sens à l’extérieur de ce monde, tu n’as qu’à le demander au premier clochard ou au premier cul-terreux venu. Dedans ou dehors, in ou out, un ou zéro. C’est l’essence du monde numérique, il n’y a pas de troisième possibilité. Et c’est l’essence du monde entier. Il n’y a pas d’un petit peu, de peut-être, de ou bien, aucune note intermédiaire. »