XIX
tout est plus difficile à l’âge d’homme la sensation d’être un pauvre type l’approche de la vieillesse l’accumulation des fautes le corps nous lâche traces blanches sur les tempes veines plus marquées sexe qui rétrécit oreilles qui s’allongent la maladie guette, la pelade les champignons de Lebihan ou le cancer de mon père terrassé par Apollon sans que le couteau de Machaon y puisse rien, la flèche était trop bien plantée, trop profonde, malgré plusieurs opérations le mal revenait, s’étendait, mon père a commencé à fondre, à fondre puis à sécher, il paraissait de plus en plus grand, étiré, son visage immense et pâli se creusait de cavités osseuses, ses bras se décharnaient, l’homme si sobre était presque complètement silencieux, ma mère parlait pour lui, elle disait ton père ceci, ton père cela, en sa présence, c’était sa pythie, elle interprétait ses signes, ton père est content de te voir, disait-elle lors de mes visites, tu lui manques, et le corps paternel dans son fauteuil se taisait, lorsque je m’approchais de lui pour lui demander comment il allait ma mère répondait aujourd’hui il va très bien, et petit à petit tout le monde perdait l’habitude de s’adresser directement à lui, nous consultions son oracle, mon père restait de longues heures assis à lire saint Augustin ou les Evangiles et c’était étrange de penser qu’un scientifique, ingénieur, spécialiste du plus invisible de la matière ait trouvé une place pour Dieu au cœur de ses ondes, il se mettait en règle avec l’au-delà sans doute, préparait son passeport pour l’Hadès grand mangeur de guerriers, pourtant nous étions tous persuadés qu’il allait guérir, guérir ou traîner sa maladie des années durant, mais les Moires en avaient décidé autrement, et Zeus lui-même n’y pouvait rien, alors après une visite à mes parents je rentrais chez moi passais au bistrot d’en bas boire quelques canons avant de monter prendre moi aussi un livre, n’importe lequel, pour passer le temps, des documents de la Zone ou ce que la libraire de la place des Abbesses me refourguait, romans de gare littérature essais tout y passait, depuis que Stéphanie est partie en lieu et place de sa peau j’ai dû caresser des milliers de pages dans la solitude, un truc à devenir fou, comme Rudolf Hess dans sa prison interminable, mon père déclinait ma mère tenait bon et jouait des pièces de plus en plus difficiles quatre heures par jour avec rage, Chopin Liszt Scriabine Chostakovitch rien ne lui résistait, le Boulevard était gris et plus sombre que jamais, le sabre du maréchal Mortier rouillait à présent sous la direction de Jean-Claude Cousseran, diplomate spécialiste de la Zone, de Jérusalem à Ankara en passant par Damas, sympathique cultivé et intelligent, peu apprécié parmi les experts de la cabale et des ombres chinoises, tout cela était bien haut pour moi, depuis mon bureau je ne voyais que Lebihan qui soufflait de réunion en réunion en attendant la quille, les réformes et transformations d’organigrammes, les moyens donnés à tel ou tel service au détriment de tel autre, enfin tout ce qui fait les charmes d’une administration pléthorique et opaque, dont personne ne sait exactement comment elle fonctionne, pas même nous : par magie les rapports les fiches les missions les bulletins exceptionnels ou hebdomadaires parvenaient tout de même à leurs destinataires, l’intoxication et les manipulations diverses finirent par avoir raison de Cousseran et de son équipe, renversés au profit de chiraquiens indéfectibles, Cousseran repartit pour Le Caire comme ambassadeur, il doit y être encore, au bord du Nil, à deux pas du zoo, à observer les singes gambader depuis son grand bureau verni, tout en paraphant distraitement des documents sans importance sur un magnifique sous-main de cuir vert — je sèche ma Sans Souci à sa santé, elle est vraiment jolie cette bouteille au bateau blanc sur fond bleu, nous devons approcher d’Orvieto, le paysage ondule doucement sous la lune, le chianti a mis les Américains en joie, ils gloussent tant et plus, la Sans Souci est brassée pour les établissements Moretti à Udine dit l’étiquette, Udine capitale du Frioul belle ville vénitienne où fut cantonné Franz Stangl à la fin de la guerre, chargé de la lutte contre les partisans une fois détruits les camps de Be
łżec, Sobibór et Treblinka, fermés faute de clients, mission accomplie : Globocnik, Wirth, Stangl et la joyeuse bande de l’Aktion Reinhardt avaient éliminé deux millions de juifs du gouvernement général de Pologne, aux gaz d’échappement, selon la méthode expérimentée par Wirth le sauvage à Bełżec, et tous ces sinistres techniciens de la destruction furent envoyé début 1944 dans l’Operationszone Adriatisches Küstenland dont la capitale était Trieste la habsbourgeoise, l’endroit était dangereux, incontrôlable, les groupes de résistants tenaient des régions entières et montaient des opérations mortifères pour les Allemands, comme celle qui coûta la vie à Christian Wirth en mai 1944, peut-être les avait-on envoyés là-bas pour cette raison d’ailleurs, pour qu’ils y meurent, afin que disparaissent les seuls véritables témoins des camps de Pologne, témoins des fosses communes où reposaient les corps mal brûlés de centaines de milliers d’hommes femmes et enfants asphyxiés, Globocnik surnommé Globus par Himmler était né à Trieste encore autrichienne, le porc était détesté par tous ceux qui avaient un gramme de raison, il était menteur, voleur, prêt à l’impossible pour augmenter la fortune personnelle qu’il avait construite en prélevant une partie des possessions juives destinées à Berlin, parce que le massacre rapportait des millions et des millions de reichsmarks, joindre l’utile à l’agréable, pensait Globus l’ironique, tout comme Wirth le prétentieux, seul Stangl n’était pas assez malin pour se remplir les poches, c’était un petit flic autrichien sans envergure qui se retrouvait à accomplir machinalement des tâches désagréables, il buvait beaucoup depuis Treblinka, il buvait beaucoup, pour lui les juifs c’était du bois, du fret qu’il fallait “traiter”, il répugnait à aller voir lui-même les corps sortis des chambres à gaz, il détestait secrètement Wirth la brute à moustache, Stangl appréciait les belles choses, à Treblinka il avait organisé un Kommando de jardiniers pour parsemer le camp de plantes d’agrément, et avait même installé un petit zoo, avec des tortues un singe et un perroquet jaune et blanc, où il aimait passer de longues heures dans une chaleur tropicale pendant qu’à cinq cents mètres, dans le camp de la mort, on grillait des cadavres toute la sainte journée, à Treblinka Stangl portait une belle veste blanche immaculée, sa carapace virginale, le bon temps, à Udine il avait peur, surtout après l’attentat contre Wirth sur la route de Fiume, il passait le plus clair de son temps reclus dans son bureau et ne sortait que lorsqu’il y était vraiment obligé, principalement pour se rendre à Trieste, il était solitaire, même s’il lui arrivait de boire et de jouer aux cartes en compagnie d’Arthur Walter et Franz Wagner, avec qui il avait parcouru toute la chaîne de l’extermination, depuis l’euthanasie des malades mentaux en Allemagne jusqu’aux rivages de l’Adriatique, où tout allait mal : les partisans slovènes, croates et italiens étaient au moins aussi nombreux que les quelques troupes que la débâcle de l’Est et l’avancée alliée en Italie voulaient bien leur laisser, la fin était proche, à quel moment prend-il conscience que la guerre est perdue, peut-être en juin 1944, peut-être avant, à son arrivée Stangl est d’abord affecté à Trieste même, à la direction d’un camp de transit de la police appelé la Risiera di San Sabba, installé dans une ancienne usine de traitement de riz, où passent les partisans arrêtés et les juifs raflés en partance pour Auschwitz, Mauthausen, Dachau ou Buchenwald selon les aléas des transports, la diligence de Globocnik donne vite de l’ampleur à l’endroit, début 1944 Wirth demande à Erwin Lambert technicien du gaz et de la crémation d’y construire un four pour se débarrasser des corps des cinq mille personnes abattues sur place, à la matraque le plus souvent, et dont les cendres sont jetées, de nuit, dans la mer toute proche par les bourreaux ukrainiens que les spécialistes de la destruction ont amenés avec eux, à Trieste la blanche port d’Autriche d’Italie de Slovénie et de Croatie, en 1992 avec Vlaho et Andi en bordée nous n’avions rien vu de la ville, des bars des bars du vent glacé de la pluie des poissons frits un long front de mer une baie moutonneuse bordée de collines un phare quelques rares filles en manteau gris courant se réfugier dans des tavernes vides, nous logions près de la gare dans une pension tenue par des Slovènes, Vlaho faisait la gueule, il ne comprenait pas ce que nous foutions là, alors que nous aurions pu tranquillement aller chez lui à Split et faire une fête de tous les diables, le tourisme ne justifiait pas tout, en plus l’Italie était hors de prix, mais ça changeait de Zagreb des boîtes de nuit désertes des bars à putes pleins de soldats de maffieux de l’ambiance si triste de la capitale de notre pays en guerre à Trieste j’oubliais un moment le combat les camarades morts Andi ça lui était égal, pourvu qu’il y ait à boire, on se goinfrait de spaghettis aux fruits de mer arrosés de vin blanc avant d’aller dans des night-clubs sans doute très tristes eux aussi mais qui nous paraissaient le comble de la gaieté, parce que nous y étions les seuls militaires au milieu des étudiants et des étudiantes de Trieste, ils n’imaginaient pas d’où nous pouvions venir, malgré notre odeur et nos cheveux courts,