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Le chauffeur de chez Macy arriva avant Ab. Martinez eut presque envie de lui dire qu’il n’y avait aucun corps à la morgue répondant au nom de Newman, Bobbi. Mais ce n’était pas dans ses habitudes de dire la vérité quand un mensonge pouvait servir, surtout dans une situation comme celle-ci, où son propre gagne-pain ainsi que celui de son cousin se trouvaient menacés. Aussi sortit-il, non sans faire mentalement un signe de croix, l’un des vieillards de sa chambre froide et le confia-t-il au chauffeur qui, avec une saine indifférence à l’égard des formalités bureaucratiques, le chargea dans sa camionnette sans soulever le drap et sans vérifier le nom qui était inscrit au dossier : NORRIS, THOMAS.

Martinez avait été bien inspiré en improvisant ce tour de passe-passe. Comme leur chauffeur était aussi coupable que le personnel de la morgue, les gens de chez Macy s’abstiendraient selon toute probabilité de faire un scandale au sujet du retard qui en résulterait. La congélation post-mortem ultra-rapide était la règle dans l’industrie cryogénique, et on n’avait rien à gagner à faire du tam-tam autour des exceptions.

Ab arriva peu avant quatre heures. Avant toute autre chose il consulta le registre des entrées. La page du 14 avril était vierge. Une tuile rarissime, mais il ne fut pas surpris.

— Rien en perspective ?

— Rien.

— C’est incroyable, dit Ab, souhaitant que ce le fût.

Le téléphone sonna.

— Ça doit être Macy, dit Martinez avec flegme en enlevant sa blouse.

— Tu ne réponds pas ?

— À toi de jouer, maintenant, p’tit père.

Martinez lui fit un grand sourire de gagnant. Ils avaient tous les deux joué, mais Ab avait perdu. Il expliqua, tandis que le téléphone sonnait toujours, par quel stratagème il avait sauvé la vie d’Ab.

Lorsque Ab décrocha, ce fut pour avoir au bout du fil le directeur de la Clinique Macy en personne, et celui-ci était à ce point emporté par son juste courroux qu’Ab aurait été incapable de comprendre de quoi il retournait s’il n’avait déjà su à quoi s’en tenir. Ab fit montre d’une bassesse et d’une incrédulité adéquates et expliqua que le préposé qui avait commis l’erreur (et il ne s’expliquait toujours pas comment cette erreur avait pu se produire) était parti pour la journée. Il assura au directeur qu’il serait sévèrement sanctionné, qu’il serait probablement renvoyé si ce n’était plus. D’un autre côté, il ne voyait pas l’intérêt qu’il y aurait à signaler l’incident à l’attention de l’Administration, qui pourrait être tentée de faire porter une partie de la responsabilité à Macy et à son chauffeur. Le directeur convint que ce n’était guère souhaitable.

— Et dès qu’il arrivera, votre chauffeur pourra prendre livraison de Mlle Newman. Je me chargerai personnellement du transfert. Et on pourra passer l’éponge sur cet incident regrettable, d’accord ?

— D’accord.

En sortant du bureau, Ab respira un bon coup et bomba le torse. Il essaya de se pénétrer de l’optimisme confiant et dynamique d’une marche de Sousa[4]. Il avait un problème. Il n’y a qu’une façon de résoudre un problème : c’est de lui faire face. Par tous les moyens disponibles.

Au point où il en était, il ne restait plus à Ab qu’un seul moyen.

Chapel attendait où Ab l’avait laissé, sur la rampe d’accès enjambant la Vingt-Neuvième Rue.

— On n’a plus le choix, dit Ab.

Chapel, si peu désireux qu’il fût de subir de nouveau les foudres d’Ab (il s’était presque fait étrangler un jour), se sentit obligé d’élever une dernière protestation symbolique.

— Je le ferai, murmura-t-il, mais c’est un meurtre.

— Oh ! non, – répondit Ab avec assurance, car il se sentait tout à fait à l’aise sur ce chapitre – Aider à mourir n’est pas un meurtre.

Le 2 avril 1956, l’hôpital Bellevue de New York n’enregistra pas un seul décès, ce qui constituait une statistique si rare, qu’elle fit l’objet d’un entrefilet dans tous les quotidiens de la ville, et à l’époque il y en avait un nombre considérable. Dans les soixante-six années qui s’étaient écoulées depuis, il n’y avait plus eu une seule journée sans décès au Bellevue, malgré le fait que par deux fois il s’en était fallu de peu.

À cinq heures de l’après-midi le 14 avril 2022, l’ordinateur de bureau municipal installé au Times fit paraître une note « à suivre » signalant qu’à cette heure son antenne au Bellevue n’avait pas transmis la moindre annonce de décès à l’administration centrale. Une photocopie de l’article de 1956 accompagnait la note.

Joëlle Beck posa son exemplaire de Tendres Boutons, qui devenait franchement incompréhensible, et considéra l’intérêt que pouvait présenter ce non-événement sur le plan humain. Cela faisait des heures qu’elle était de permanence et c’était la première nouvelle qui tombait. D’ici minuit, sans aucun doute, quelqu’un serait mort, gâchant tout l’article qu’elle aurait pu écrire. Néanmoins, entre Gertrude Stein (illusion) et la morgue de Bellevue (réalité), Joëlle opta pour cette dernière.

Elle avertit Chéri de l’endroit où elle serait. Il trouva que c’était une idée à dormir couché et lui souhaita bien du plaisir.

Avant la fin de la première décennie du XXIe siècle, le lupus erythematosis généralisé (LEG) avait remplacé le cancer comme principal responsable de la mort chez les femmes âgées de vingt à cinquante-cinq ans. Cette maladie attaque tous les systèmes principaux de l’organisme, successivement ou de front. Du point de vue pathologique, c’est pratiquement une anthologie de tout ce qui peut se détraquer dans un corps humain. Jusqu’au jour où, en 2007, le test Morgan-Imamura fut mis au point des cas de lupus avaient été diagnostiqués comme des méningites, de l’épilepsie, de la brucellose, des néphrites, de la syphilis, de la colite… La liste est sans fin.

L’étiologie du lupus est infiniment complexe et a fait l’objet de débats interminables, mais tous ceux qui l’étudient sont d’accord avec la théorie avancée par Muller et Imamura dans l’étude qui leur a valu leur premier prix Nobel : LE LEG. La maladie écologique, à savoir que le lupus représente l’auto-intoxication du genre humain dans un environnement plus hostile que jamais à l’existence de toute forme de vie. Une minorité de spécialistes alla même jusqu’à dire que la cause primordiale de la prolifération de la maladie résidait dans l’évolution parallèle de la pharmacothérapie moderne. S’il fallait en croire cette théorie, le lupus serait le prix que l’humanité aurait à payer pour la guérison de ses autres maladies.

Parmi les défenseurs éminents de la théorie dite « du jugement dernier », il y avait le Dr E. Kitaj, directeur du service de Recherche métabolique de l’hôpital Bellevue, qui présentement (tandis que Chapel attendait sa chance en regardant la télévision dans la salle de garde) attirait l’attention des assistants et des internes du paradis sur certaines caractéristiques uniques du cas de la patiente du box n° 7. Tandis que tous les tests cliniques confirmaient un diagnostic de LEG, la dégénération des fonctions rénales avait progressé d’une façon plus typique de l’hépatie lupoïde. Eu égard aux propriétés uniques que présentait son cas, le Dr Kitaj avait fait monter un rein artificiel pour Mlle Schaap, bien qu’habituellement l’utilisation de cet appareil ne fût qu’un expédient provisoire préliminaire à une transplantation. Sa vie était maintenant autant un processus mécanique qu’un processus biologique. Dans l’Alabama, le Nouveau Mexique et l’Utah, Frances Schaap aurait été considérée comme légalement décédée.

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4

John Philip Sousa, célèbre compositeur américain de marches militaires (N.D.T.).