Furent ensuite les hommes, qui vinrent d’une autre galaxie à bord d’une nef céleste. Elle transportait en son sein une femme du nom d’Ellula, un homme du nom de Xion et les membres de l’équipage, tous plongés dans un sommeil profond. Elle transportait également des milliers d’ovules congelés qui renfermaient, en lieu et place de leur noyau, des cellules humaines. Lorsque l’appareil se posa sur le continent Nord, tout près des monts noirs, Ellula se réveilla mais ses compagnons, victimes d’une défaillance du décryo de leur cuve, restèrent endormis. Après avoir essayé pendant plusieurs mois de les ranimer, elle décida de sortir de la nef et se rendit au cœur des montagnes noires où elle entra en contact avec les Qvals. Ceux-ci ne parlaient pas en mode oral comme les êtres humains, mais en mode télémental, un langage universel. Ils la conduisirent près d’une source aux vertus extraordinaires. Elle recueillit la précieuse eau dans une gourde, revint à la nef et réveilla Xion. Celui-ci aurait murmuré, en rouvrant les yeux : « Est-ce la Terre ? » De cette question viendrait le nom d’Ester[1].
Xion avait reçu pour mission d’implanter une souche humaine sur ce nouveau monde. Il entreprit immédiatement de décongeler les ovules et de les placer dans des couveuses. Ellula s’y opposa avec véhémence, car elle estimait que l’introduction massive de clones humains entraînerait le déséquilibre d’Ester et, à terme, sa destruction. Xion l’emprisonna dans une soute de la nef tout le temps que dura le développement des embryons. Elle finit par s’échapper, retourna près de la source miraculeuse, recueillit de l’eau, réveilla les membres de l’équipage, hommes et femmes, et les informa de la situation. Ils prirent parti pour elle, hormis un certain Olmir d’Avox[2] qui décida de rallier la cause de Xion. Les deux hommes s’armèrent et tuèrent quelques partisans d’Ellula. La jeune femme et les rescapés réussirent à s’enfuir sains et saufs et se réfugièrent avec les Qvals dans les montagnes noires. Ellula épousa un certain Eulven Kropt (ou Kraupte, les deux orthographes coexistent) avec lequel elle eut sept enfants, un garçon et six filles. Les autres femmes qui s’unirent aux hommes de l’équipage eurent, comme elle, davantage de filles que de garçons, dans une proportion de cinq pour un.
Les clones étaient pendant ce temps parvenus à l’âge adulte. Armés, guidés par Xion et d’Avox, ils sortirent de la nef, se répandirent tels des aros féroces dans les montagnes noires dans le but de massacrer les Qvals et ceux qu’on leur avait présentés comme des traîtres. Bon nombre de partisans d’Ellula périrent dans ce conflit. Quelques-uns parvinrent à se réfugier dans les labyrinthes souterrains des Qvals, qui leur conseillèrent alors de traverser l’océan bouillant et d’émigrer sur le continent Sud, où ils pourraient s’établir en respectant les lois naturelles d’Ester. Les Qvals leur révélèrent également que l’A manifesterait sa colère dans quelques milliers d’années, que la vie ne serait alors plus possible sur leur monde, que leurs descendants connaîtraient la douleur d’un nouvel exode.
Ce fut Eulan Kropt, le fils d’Ellula et d’Eulven, qui conduisit les siens au travers du continent Nord, Eulan Kropt à qui il revint de séjourner dans l’indicible sein des Qvals afin de se pénétrer des principes de la loi naturelle et de l’ordre cosmique. Ils empruntèrent le réseau des galeries et des puits inactifs, échappant ainsi à la vigilance des milliers de clones déployés sur le continent Nord. Il leur fallut deux ans pour atteindre le littoral de l’océan Osqval. Là, ils fabriquèrent de grands radeaux mais certains refusèrent d’embarquer, disant qu’Eulan Kropt les conduisait à leur perte, et se dispersèrent sur le littoral où ils fondèrent les villes de X-art, de Sphaïs et de Z-üot. Les autres, sous la conduite d’Eulan Kropt, s’élancèrent sur les flots bouillants. Ils connurent la faim, la soif, les tempêtes ; des hommes, des femmes, des enfants tombèrent des radeaux et sombrèrent dans l’océan. Ils perdirent espoir, se lamentèrent, se mutinèrent contre Eulan Kropt et les membres de sa famille, assaillirent leur radeau, massacrèrent Eulven Kropt et deux de ses filles, puis, alors qu’ils s’apprêtaient à mettre à mort Eulan lui-même et sa mère Ellula, une île apparut à l’horizon. Ils l’abordèrent, y trouvèrent des fruits et du gibier en abondance, se reposèrent et décidèrent de s’y installer. Mais Eulan Kropt eut un songe dans lequel les Qvals lui recommandaient de quitter l’île au plus vite. Peu nombreux furent ceux qui consentirent à le suivre, seulement deux cents hommes, femmes et enfants, qui s’entassèrent sur quatre radeaux. Ils virent la vague gigantesque qui submergea l’île et emporta ceux qui avaient refusé d’écouter leur guide. Dès lors, les survivants cessèrent de mettre en doute sa parole et endurèrent leurs nouvelles épreuves sans se plaindre ni se révolter. Après des jours et des jours de navigation, tandis que les vivres et l’eau douce venaient à manquer, ils subirent une terrible tempête qui disloqua l’un des radeaux sur une barrière de récifs. Les trois autres, ballottés par des vagues hautes comme des montagnes, échouèrent sur une grève de sable noir. C’est ainsi qu’ils prirent pied sur le continent Sud, qui allait devenir la terre sacrée des Kroptes.
Les élites Estériennes se sont ruées sur le Sud comme des zihotes sur une charogne », fit Mald Agauer.
Par le hublot de l’envolter de la NS, la nouvelle compagnie aérienne qui avait obtenu le monopole des liaisons aériennes entre les continents Nord et Sud, la mentaliste désignait les somptueuses demeures blanches disséminées entre les collines, entourées de hauts grillages magnétic qui teintaient de bleu les frondaisons des arbres.
Lill s’abstint de rappeler à son interlocutrice qu’elle avait elle-même cédé à la mode puisqu’elle venait d’acquérir une immense propriété près du massif de l’Éraklon. Mald Agauer faisait partie de l’Hepta, le groupe des sept permanents qui dirigeaient cet État dans l’État qu’était le mouvement mentaliste, et il valait mieux ne pas la contrarier si on voulait préserver ses chances de grimper dans la hiérarchie. Âgée seulement de trente ans, Lill avait déjà franchi de nombreux barrages depuis qu’elle était entrée en « mentalie », selon l’expression méprisante des religieux et des scientifiques, les adversaires les plus acharnés de la cause. On pouvait même parler à son propos de progression fulgurante. Elle n’avait pas hésité à recourir à tous les transplants possibles et imaginables. Elle n’avait pas encore atteint le stade de mutant-tec, car pour l’instant la part humaine restait chez elle supérieure à la part technologique, mais elle disposait déjà d’une formidable banque de données, et ses facultés analytiques, nettement supérieures à la moyenne, en faisaient une partenaire indispensable. Elle n’avait travaillé que tardivement sur le projet de L’Estérion, lancé dans l’espace quatre ans plus tôt, mais, grâce à la qualité de ses interventions, elle s’était vu confier le suivi du dossier : on l’avait chargée de recevoir les communications télémentales des agents en poste dans le vaisseau, de leur transmettre les nouvelles instructions, de surveiller l’évolution des deux populations et d’en référer auprès de l’Hepta. Mald Agauer ne l’avait pas prise en sympathie – la sympathie était une notion absurde dans le milieu mentaliste – mais l’avait choisie comme assistante personnelle, consciente qu’elle réchauffait un serpent en son sein. Mald avait atteint l’âge vénérable de cent soixante-deux ans, et elle aurait sans doute pu allonger ce nombre d’une bonne centaine d’années si elle n’avait pas éprouvé une grande lassitude de la vie, qui se traduisait chez elle par un déclin irréversible de son potentiel mental. Il y avait donc, dans sa relation avec Lill, un aspect suicidaire et testamentaire : elle avait choisi, sur les seuls critères de l’efficacité et de la pérennité mentaliste, celle qui la pousserait dans le néant pour lui succéder.
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Voici un exemple parfait de ce que j’appelle une hypothèse élégante. Quant à la Terre en question, plusieurs textes anciens mentionnent son existence. Il ne s’agirait pas d’une terre au sens d’un pays, d’une région ou d’un domaine, mais bel et bien d’une planète.
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