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« Comme vous voulez. Mais ne soyez pas trop sévère avec lui. »

Isban Peskeur les regarda s’éloigner avec une moue de mépris, puis il recommença à traîner Pœz vers la place octogonale. Il n’eut pas le temps d’atteindre l’escalier qui conduisait aux niveaux supérieurs. Une bande d’enfants jaillit soudain d’une coursive et se précipita sur lui. Il voulut les éloigner de sa main libre comme il l’aurait fait d’un essaim de zihotes, mais ils s’accrochèrent à ses jambes, à son cou, lui griffèrent le dos, le mordirent aux bras. Il eut l’impression d’être assailli par une nuée de charognins, meugla et rua comme un yonak, lâcha sa proie, reçut un coup de pied sur le tibia qui le plia en deux, un autre sur les fesses qui l’humilia, un troisième sur le flanc qui lui coupa le souffle. Il n’eut pas d’autre ressource que de se laisser choir sur les premières marches de l’escalier. Il vit, entre ses paupières mi-closes, ses agresseurs s’engouffrer dans la bouche d’une coursive, se dit que la civilisation kropte ne survivrait pas à cet absurde exode, admit tout à coup la mort d’Eshan, tué par cette peste à la beauté diabolique qu’il avait eu la mauvaise idée d’acheter à un fermier misérable du littoral bouillant. Des hommes se pressèrent autour de lui, attirés par le tumulte. Il refusa de répondre à leurs questions, muré dans son silence, dans sa douleur, dans ses regrets. Mort, déjà.

Aphya réintégra le groupe après avoir dormi, selon elle, trois jours d’affilée. La mésaventure survenue à Pœz ne les dissuada pas d’accomplir leur mission quotidienne de ravitaillement mais les incita à redoubler de prudence. Ils jouèrent inlassablement à cache-cache avec les Kroptes qui recherchaient activement les enfants coupables d’une impardonnable agression sur la personne de l’honorable Isban Peskeur, avec les moncles qui étaient tout à coup sortis de leur léthargie pour s’adonner à de mystérieuses activités. Djema conseilla de prendre quelques jours de repos à ceux qui semblaient au bord de l’épuisement, puis établit un roulement régulier dont elle-même s’exempta. Jamais les deks ne manquèrent de vivres en dépit des difficultés grandissantes de leur tâche. La bande y gagna plusieurs surnoms, les « provides » en référence aux fées nourricières de la mythologie astaférienne, les « lakchas » de l’Amvâya kropte, ces étoiles qui descendaient parfois sur Ester pour dispenser leur lait céleste aux voyageurs affamés, les « djorns » de la geste oulibazienne, petits êtres facétieux qui avaient le pouvoir de réaliser les désirs de ceux qui les rencontraient, ou encore, plus prosaïquement, les « fournisseurs ». Ils trouvaient de plus en plus souvent des présents au retour de leurs expéditions, un vêtement confectionné par une femme, une part de gâteau offerte par un enfant, un dessin sur tissu ou une sculpture réalisée par un homme. Ils échappèrent à maintes reprises aux Kroptes et aux moncles, les semant dans le dédale des coursives et des escaliers qu’ils auraient pu parcourir les yeux fermés, se réfugiant si nécessaire dans le domaine 20, où les ventres-communs leur avaient aménagé des cachettes.

Sorama, la mère de Maran, une belle femme malgré ses yeux morts, s’était prise d’affection pour ces petits voleurs qui égayaient son existence et renouaient le lien avec les épouses exilées. Elle les reconnaissait sans hésitation au bruit de leurs pas, à leur odeur, à leur souffle. Elle aimait particulièrement caresser le visage de Djema, la fille d’Ellula, qui avait sorti son fils de sa solitude comme sa mère avait sorti les épouses kroptes de leur résignation. Elle tremblait bien entendu pour Maran, ce fruit du viol sur lequel elle avait reporté tout son amour, mais elle préférait le savoir exposé au danger et heureux en compagnie de ses amis plutôt que condamné à la clandestinité.

Après trois mois de dérèglement puis d’inactivité complète, les chariots firent leur réapparition et effectuèrent leurs premières livraisons. Comme elles étaient encore irrégulières, les deks rassemblèrent les plateaux-repas et confièrent à Ellula et à ses compagnes le soin de procéder au partage.

La bande des « lakchas » ne cessa son activité que lorsque les chariots eurent repris leur rythme métronomique d’avant la panne. Après une cure de sommeil de cinq jours, les neuf enfants continuèrent de rendre de régulières visites aux ventres-communs du pays kropte et, en compagnie de Maran, désormais indissociable de leurs jeux et de leurs rires, s’aventurèrent dans d’autres régions du vaisseau. La passerelle de la cuve de refroidissement qu’avaient empruntée leurs mères quelques années plus tôt leur servait désormais de lieu de rendez-vous.

Le premier à s’y baigner fut Pœz, le plus téméraire des neuf. Il se dressa tout habillé sur la barre supérieure de la balustrade et sauta dans l’eau dont la température élevée, presque bouillante, lui tira des glapissements. Comme il n’avait pas appris à nager, il coula, se débattit, remonta à la surface, se débrouilla comme il le put pour avancer et se hisser sur le rebord métallique qui entourait la cuve. D’en bas, il leur cria qu’ils n’étaient que des peureux s’ils ne venaient pas le rejoindre. Djema l’imita, non qu’elle cédât à sa grossière provocation, mais elle avait envie depuis longtemps d’explorer cet élément qu’elle ne connaissait pas. Contrairement à Pœz, elle eut l’idée de retirer ses vêtements avant de sauter. Elle piqua d’abord profondément vers le fond du bassin, trouva cette immersion très agréable malgré les épingles brûlantes qui s’enfonçaient dans sa peau, reprit trop tôt sa respiration, déboucha à la surface, recracha toute l’eau qu’elle avait avalée, vit son double s’échapper d’elle-même et remuer les bras en cadence, reproduisit ses gestes sans affolement, se rendit compte qu’elle gagnait en efficacité lorsqu’elle était totalement relâchée, rejoignit le bord, se hissa à la force des bras aux côtés de Pœz.

« T’as la peau toute rouge, fit-il, troublé.

— Toi aussi ! s’esclaffa-t-elle en tirant sur le col de sa chemise. Si tu… »

Un plouf sonore les interrompit. Maran venait à son tour de sauter. Son chapeau flotta un petit moment au milieu des volutes de vapeur avant de couler. Djema se redressa, inquiète, puis une touffe de cheveux noirs émergea progressivement de l’eau. Maran toussa, vomit, râla, paniqua, sombra à nouveau, reparut quelques secondes plus tard, agita ses membres, maladroitement au début, puis de façon un peu plus méthodique.

Il avait vaincu sa peur viscérale de l’eau pour ne pas laisser Djema seule en compagnie de Pœz. Elle sourit en le regardant progresser péniblement dans sa direction. Elle pressentait qu’ils traverseraient d’autres périodes difficiles et elle savait qu’elle pouvait désormais compter sur l’amour et le courage de Maran Haudebran.

CHAPITRE XVII

SERPENSECS

La panne des chariots automatiques a été réparée trois mois estériens après avoir été localisée. Elle était due à une défaillance du système de guidage automatique. Une grande partie des provisions lyophilisées ont été détruites et il a fallu transférer les stocks de réserve des cellules alvéolaires dans les magasins frigorifiques. Cela nous a pris davantage de temps que prévu, car nous avons dû forer des passages entre le centre technique et les soutes de l’Estérion, puis les reboucher avant que les passagers ne les découvrent[3]. Ce problème a eu d’importantes répercussions sur les deks mais aucune sur les Kroptes. Cependant, nous déplorons beaucoup moins de morts que prévu. Les deks se sont débrouillés pour s’approvisionner par leurs propres moyens. Les détecteurs d’ondes ont enregistré les traces de passages répétés entre les deux parties du vaisseau. Le gestionnaire principal en a aussitôt conclu que des commandos deks se rendaient plusieurs fois par jour dans les quartiers kroptes afin de se ravitailler et a décidé d’augmenter en conséquence la quantité des plateaux-repas sur les chariots en fonctionnement. Les deks n’ont pas emprunté les passages habituels mais les conduits d’aération situés sous les cuves de refroidissement. Étant donné le diamètre de ces tubes, nous en déduisons qu’ils ont utilisé des individus de petite taille, des enfants probablement. Les sondes de surveillance étant définitivement hors d’usage[4], nous nous appuyons sur des instruments d’observation nettement moins fiables et nous en sommes réduits à échafauder des hypothèses.

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3

Note aux techniciens d’Invostex & Cie : Il y a là une erreur de conception qu’il convient de corriger à l’avenir.

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4

Note aux techniciens d’Invostex & Cie : Le central électronique régissant le système de surveillance n’aurait pas dû être couplé au guidage automatique des chariots mais régi par un central indépendant, conformément au cahier des charges, car la défaillance de l’un a entraîné chez l’autre d’irréversibles dommages. Les restrictions économiques ne doivent en aucun cas s’appliquer à des systèmes aussi complexes.