Plus grave, nous avons constaté un important dysfonctionnement sur le voleur de temps du propulseur central. Nous sommes à nouveau passés en accélération continue et nous atteignons déjà les cinquante mille kilomètres-seconde. Nous naviguons désormais sur un même plan temporel que vous. Cela n’a pour l’instant aucune répercussion sur les passagers, car ils gardent l’impression de vivre depuis le début dans un même continuum, mais nous sommes repris par les problèmes de relativité et, si nous ne parvenons pas à réparer le voleur de temps, la vitesse de l’Estérion croîtra sans cesse jusqu’à atteindre le seuil fatidique des 300.000 kilomètres-seconde. De même, nous ne pouvons réduire la puissance de propulsion, car nous ne pourrions plus compenser la perte d’énergie et le vaisseau deviendrait ingouvernable. À 300.000 kilomètres-seconde, le gestionnaire principal prédit une augmentation gigantesque de la masse de l’Estérion et une déflagration comparable à l’explosion originelle. Autrement dit, Ester risque d’être elle-même détruite par le vaisseau qu’elle a expédié dans l’espace quelques dizaines d’années plus tôt. Non seulement Ester, mais les milliards et milliards d’étoiles et de planètes qui peuplent notre univers. Cette hypothèse nous paraissait au départ peu vraisemblable, mais le gestionnaire central a vérifié toutes les données, toutes les probabilités. Il estime que la vitesse de la lumière est le seuil à ne pas franchir. Nous serons donc amenés à saboter l’Estérion si nous continuons de nous rapprocher du mur fatidique. L’explosion détruirait probablement plusieurs étoiles et leurs systèmes, mais nous espérons que ce trou dans la toile universelle ne déclenchera pas une réaction en chaîne de type « trame d’étoffe[5] ».
Nous avons aussi remarqué que le bouclier protecteur du vaisseau tardait à détecter et à éliminer les corps célestes qui croisent notre route. Nous n’évoquons pas ici les astéroïdes que nous serions à même de pulvériser avec les canons spectraux, mais les infimes particules qui échappent à la surveillance des périscopes et qui, à la vitesse où nous progressons, risqueraient de pratiquer d’énormes trous dans les couches du fuselage. La relative lenteur de réaction du bouclier s’explique peut-être par le suicide d’un Kropte qui s’est jeté dans le vide et dont la trajectoire inhabituelle a perturbé l’intelligence floulogique de ses capteurs. J’ai chargé une équipe robotique de les reprogrammer.
Enfin, et c’est le dernier point de ce rapport, les analyseurs d’atmosphère ont signalé la présence de virus inconnus dont le foyer s’est propagé depuis la cuve principale de refroidissement. Inconnus, donc introduits à l’intérieur du vaisseau par une créature ni humaine, ni dérivée, ni animale. Le gestionnaire central n’en a recensé qu’une seule qui corresponde à cette définition (nous avons écarté l’hypothèse improbable de l’embarquement en vol d’un organisme étranger) ; le Qval. Nous essaierons de localiser et de neutraliser la créature dès que nous aurons effectué les travaux de réparation les plus urgents. Les analyseurs n’ont pas encore déterminé si ces virus sont inoffensifs ou dangereux pour les passagers. Ils préparent une solution chimique qui, par mesure prophylactique, sera pulvérisée partout dans le vaisseau.
Prochain rapport dans trois jours estériens, même heure, même canal.
« Je dois t’avouer quelque chose, dit Orgal, l’air préoccupé.
— Tu es allé voir les mathelles ? » demanda Sveln d’un ton badin où perçait une sourde inquiétude.
Il esquissa un sourire dont l’amertume n’échappa pas à l’attention de son épouse.
« J’ai mes secrets moi aussi, poursuivit-elle, soudain oppressée.
— Ton ancienne liaison avec Mohya ? Elle s’est empressée de me la révéler. Et par le détail ! Elle crevait de jalousie. Elle s’est consolée depuis avec trois ou quatre deks.
— Tu ne m’en veux pas ? »
Il lui effleura la joue d’un revers de main, puis laissa errer son regard sur la coursive déserte et sombre dans laquelle ils se promenaient. Il avisa une porte entrouverte, l’entraîna dans la cabine inoccupée, l’invita à s’asseoir sur la couchette de la première pièce, s’installa à ses côtés. Un drap gris de poussière recouvrait en partie des plateaux-repas vides qui jonchaient la table scellée au plancher. La seule applique en activité dispensait un éclairage diffus, révélait les taches de rouille qui parsemaient les cloisons et le plafond.
« Ton passé est resté chez les Kroptes, Sveln, reprit Orgal. Le mien me poursuivra jusqu’à ma mort.
— Une femme ? »
Il lui caressa les cheveux, respira profondément son odeur, repoussa la tentation de l’allonger sur le matelas habillé d’un seul traversin, de s’étourdir encore une fois dans ses bras, de remettre à plus tard ses aveux.
« Elle a beaucoup compté pour moi, mais je l’oublie avec toi. Il s’agit d’autre chose : je ne suis pas celui que tu crois.
— Qu’importent les crimes que tu as pu commettre ! »
La voix agressive, presque colérique, de Sveln resta un long moment suspendue dans le silence de la cabine.
« Je suis programmé pour en commettre d’autres, fit-il avec une étrange douceur.
— Programmé ?
— Je suis un mentaliste, pas un ancien détenu de droit commun, confessa Orgal dont le débit s’était accéléré comme s’il ne voulait pas être interrompu. Je suis bourré de nanotecs, d’émetteurs et de récepteurs microscopiques grâce auxquels je peux communiquer avec Ester. J’ai été incarcéré dans le pénitencier de Dœq un an avant notre départ. Ma mission était d’établir un lien permanent entre l’Hepta et les deks, d’intervenir si nécessaire, d’éliminer les éléments qui risquaient de compromettre le projet. Rien ne s’est déroulé comme prévu : j’ai reçu l’ordre de retarder au maximum la rencontre entre les deux populations du vaisseau et, dans ce but, de neutraliser Abzalon, Lœllo et le Taiseur, mais je n’ai pas réussi à prendre leur vigilance en défaut. J’ai alors estimé que la guerre était le meilleur moyen de maintenir les deks et les Kroptes dans leurs quartiers respectifs, j’ai soutenu Elaïm, puis Kraer, et je serais probablement parvenu à mes fins s’il n’y avait eu cette initiative des épouses kroptes.
— Pourquoi ? souffla Sveln, livide. Pourquoi ? »
Il se releva, se rendit près de la porte, demeura un moment plongé dans ses pensées, secoua la tête, se retourna, posa sur son épouse un regard d’aro pris au piège.
« Pour nous tenir le plus près possible des prévisions de l’Hepta. Le mouvement mentaliste ne tolère pas qu’on bouscule ses plans. Il n’avait pas prévu, en revanche, que l’Église monclale prendrait le pouvoir et le démantèlerait. Le temps passe si vite sur Ester ! Les robes-noires ont remplacé les correspondants par leurs propres manipulateurs. Tu sais ce que ça veut dire ? »
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