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Le Moscow Times.

En Russie : le Président était à nouveau malade, ou à nouveau ivre, ou les deux. On accusait un cannibale en série de la région de Kemerovo d’avoir assassiné puis mangé pas moins de quatre-vingts personnes. D’après Interfax, soixante mille enfants dormaient chaque nuit dans les rues de Moscou. Gorbatchev tournait un autre spot publicitaire pour Pizza Hut. Une bombe avait été posée dans la station de métro Nagomaïa par un groupuscule opposé au projet de déplacement des restes momifiés de Lénine de leur vitrine publique sur la place Rouge.

A l’étranger : le FMI menaçait de retenir 700 millions de dollars sur ses aides, à moins que Moscou ne réduise son déficit budgétaire.

Finances : les taux d’intérêt avait triplé, et les cotations en bourse s’étaient effondrées de moitié.

Religion : une religieuse de dix-neuf ans prédisait à ses dix mille adeptes la fin du monde pour Halloween. Une statue de la Vierge faisait accourir toute la région de la Terre Noire en versant de vraies larmes de sang. Un saint homme de Tarko-Sélé s’était mis à parler en langues étrangères. Il y avait des fakirs, des pentecôtistes, des guérisseurs, des chamans, des faiseurs de miracles, des anachorètes et des marabouts, des adeptes skoptsi[2] qui se prenaient pour l’incarnation du Seigneur… on se serait cru à l’époque de Raspoutine. Le pays tout entier semblait la proie d’augures apocalyptiques et de faux prophètes.

Il prit l’autre journal, The Exile, destiné cette fois aux jeunes Occidentaux qui, comme O’Brian, travaillaient à Moscou. Ici, pas de religion, mais beaucoup de crimes :

Au village de Kamenka, dans l’Oblast de Smolensk où la ferme collective locale est en pleine faillite et les employés de l’État n’ont pas été payés depuis le début de l’année, la grande activité de l’été dernier a été pour les gosses de trainer au bord de l’autoroute Moscou-Minsk en respirant de l’essence achetée à un rouble le demi-litre. Au mois d’août, deux des plus gros sniffeurs d’essence, Pavel Mikheïenkov, onze ans, et Anton Maliarenko, treize ans, sont passés de leur occupation favorite — torturer les chats — à une nouvelle activité : attacher un gosse de cinq ans, Sacha Petrotchenko, à un arbre et le brûler vif.

Maliarenko a été déporté dans son Tachkent d’origine, mais Mikheïenkov a dû rester à Kamenka, impuni : l’envoyer en maison de correction coûterait 15 000 roubles, et la municipalité ne dispose pas de cet argent. La mère de la victime, Svetlana Petrotchenkova, s’est entendu répondre qu’elle pouvait faire déporter le meurtrier de son fils si elle trouvait l’argent elle-même, mais que sinon elle devrait continuer à vivre avec lui, dans le même village. D’après la police, Mikheïenkov buvait régulièrement de la vodka avec ses parents depuis l’âge de quatre ans.

Kelso tourna rapidement la page et trouva un guide des sorties moscovites. Bars gays : la Gouine, les Trois Singes, Homo-land ; boîtes de strip-tease : le nevada, le Raspoutine, le Peep-Show Intime ; night-clubs : le Buchenwald (où le personnel portait l’uniforme nazi), le Boulgakov, l’Utopia. Il chercha le Robotnik : « Aucun autre lieu ne pourrait mieux illustrer les excès de la nouvelle Russie que le Robotnik. Cadre destroy, techno assourdissante, minettes ultra jeunes avec macs au front bas, sécurité d’enfer, caïds aux yeux noirs qui sirotent de l’Evian. Pour tirer un coup et voir quelqu’un se faire buter. »

Pas mal vu, pensa-t-il.

* * *

La salle d’embarquement de Cheremetievo-2 était bondée de gens qui essayaient de sortir de Russie. Des queues se formaient comme des cellules sous la lentille d’un microscope : elles surgissaient à partir de rien, formaient des boucles, se brisaient, se reconstituaient puis se fondaient en d’autres queues — des queues pour la douane, pour les billets, pour la sécurité, pour le contrôle des passeports. On en terminait une pour en commencer une autre.

Le hall était sombre et caverneux, rempli de l’odeur aigre du kérosène pimentée d’une pointe d’acidité donnée par l’inquiétude. Adelman, Duberstein, Byrd, Saunders et Kelso, plus un couple d’Américains qui étaient descendus au Mir — Pete Maddox de Princeton, et Vobster de Chicago —, formaient un groupe au bout de la file la plus proche pendant qu’Olga allait voir si elle ne pouvait pas accélérer les choses.

Quelques minutes plus tard, ils n’avaient toujours pas bougé. Kelso ignorait Adelman, qui s’était assis sur sa valise et lisait une biographie de Tchékhov avec une intensité extravagante. Saunders poussa un soupir et secoua les bras avec énervement. Maddox s’éloigna puis revint en disant que la douane semblait ouvrir tous les sacs.

« Merde, et moi qui ai acheté une icône, se lamenta Duberstein. Je savais que je n’aurais pas dû acheter cette icône. Je n’arriverai jamais à passer avec.

— Où l’as-tu achetée ?

— Dans cette grande librairie, sur Novy Arbat.

— Donne-la à Olga. Elle te la fera passer. Combien tu l’as payée ?

— Cinq cents dollars.

— Cinq cents ? »

Kelso se rappela qu’il n’avait plus d’argent sur lui. Il y avait un kiosque à journaux de l’autre côté du hall et il avait besoin de cigarettes. S’il demandait une place en section fumeurs, il pourrait peut-être rester à l’écart des autres.

« Phil, demanda-t-il à Duberstein, tu ne pourrais pas me prêter dix dollars ? »

Duberstein se mit à rire. « Qu’est-ce que tu veux en faire, Fluke ? Acheter le cahier de Staline ? »

Saunders ricana. Velma Byrd porta la main à la bouche et se détourna.

« Alors, tu le leur as dit à eux aussi ? » Kelso dévisageait Adelman avec incrédulité.

« Et pourquoi pas ? » Adelman mouilla son index et tourna une page de son livre sans même lever les yeux. « C’est un secret ?

— Ecoute, fit Duberstein en sortant son portefeuille. Voilà vingt dollars. Tu n’auras qu’à m’en prendre un aussi. » Ils s’esclaffèrent tous cette fois, et ouvertement, observant Kelso pour voir ce qu’il allait faire. Il prit l’argent.

« D’accord, Phil, répliqua-t-il tranquillement. Ecoute, toi aussi. On va faire un marché. Si le cahier de Staline surgit d’ici à la fin de l’année, je garde ça et on est quittes. Mais si ce n’est pas le cas, je te rembourse mille dollars. »

Maddox émit un léger sifflement.

« Du 5 000 % ? fit Duberstein en déglutissant. Tu me proposes de me rembourser à 5 000 % ?

— Ça marche comme ça ?

— Tu parles, que ça marche ! » Duberstein rit encore, mais un peu nerveusement cette fois. Il lança un coup d’œil aux autres. « Vous avez entendu, tous ? »

Ils avaient entendu. Et ils fixaient Kelso du regard. Ce moment à lui seul valait bien mille dollars — rien que pour voir leur mine : bouche bée, pétrifiés, paniqués. Adelman lui-même semblait avoir oublié son livre.

« Je n’ai jamais gagné vingt dollars aussi facilement », déclara Kelso en empochant les billets. Il prit sa valise. « Gardez-moi une place, d’accord ? »

Avant qu’ils eussent recouvré leurs esprits, il traversa le hall d’un pas rapide, se frayant un chemin entre les voyageurs et les piles de bagages. Il éprouvait une joie enfantine. Quelques victoires fugitives de temps en temps, que pouvait-on espérer de plus dans la vie ?

Une voix de femme aux accents durs annonça le vol de l’Aeroflot pour Delhi dans les haut-parleurs. Au kiosque à journaux, il vérifia rapidement s’ils avaient un exemplaire de poche de son livre. Non. Evidemment. Il reporta alors son attention sur un présentoir de magazines. Le Time et le Newsweek de la semaine précédente, le Der Spiegel de cette semaine. Voilà. Il allait prendre Der Spiegel. Cela lui ferait le plus grand bien. Et il en aurait sans doute pour les onze heures de vol.

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2

« Châtrés » : membres d’une secte préconisant la castration pour éviter le péché de chair.