Выбрать главу

Et qu’était-il arrivé aux koulaks ?

C’était comme pour le cuirassé anglais. Vous vous étiez couché le soir et ils étaient là, et puis vous vous étiez levé le matin et ils avaient disparu. Après ça, on avait fermé toutes les églises. Mais aujourd’hui, on rouvrait les églises, elle l’avait vu de ses propres yeux. Les koulaks étaient revenus. Ils étaient partout. C’était une tragédie.

Et la Grande Guerre patriotique, elle s’en souvenait très bien aussi, les navires alliés ancrés au large de l’estuaire, les docks où l’on travaillait jour et nuit, sous la direction héroïque du Parti, et les avions fascistes qui lâchaient leurs bombes incendiaires sur la ville en bois et la brûlaient — ils en avaient tellement brûlé. Cela avait été l’époque la plus dure : son mari parti se battre sur le front, elle-même qui travaillait comme infirmière auxiliaire à la polyclinique des Marins, rien à manger en ville et pratiquement pas de quoi se chauffer, le couvre-feu, les bombes et une fille à élever toute seule…

Tout cela prit, bien sûr, beaucoup plus de temps à recueillir que ne le suggère la transcription sur papier. Il y eut de nombreux coups de canne, retours en arrière, répétitions et lointains détours, alors que Kelso avait nettement conscience de l’énervement croissant de O’Brian et de la neige qui s’amoncelait et étouffait les sons au-dehors. Mais il la laissa parler. Il alla même jusqu’à donner par deux fois un coup de pied dans le tibia de l’Américain pour lui recommander la patience. Il ne voulait surtout pas brusquer la vieille dame.

Fluke Kelso était un spécialiste de ce genre d’entretiens. N’était-ce pas ainsi que toute l’affaire avait commencé ?

Il but son thé refroidi.

« Vous avez donc eu une fille, camarade Safanova ? Comme c’est intéressant. Parlez-nous de votre fille. »

Varvara tritura le lino du bout de sa canne. Les coins de sa bouche s’affaissèrent.

Cela ne comptait pas pour l’histoire du Parti régional d’Arkhangelsk.

« Mais cela a compté pour vous ? »

Évidemment que cela avait compté pour elle. Elle était la mère de l’enfant. Mais qu’était-ce qu’un enfant par rapport aux forces de l’histoire ? C’était une question de subjectivité et d’objectivité. D’actif et de passif. Et de tout un tas d’autres slogans du Parti dont elle ne se souvenait plus tout à fait mais avec lesquels elle était parfaitement d’accord et qui lui avaient été d’un grand réconfort à l’époque.

Elle appuya son corps tassé contre le dossier de son fauteuil.

Kelso prit la serviette.

« En fait, je sais quelque chose sur ce qui est arrivé à votre fille, annonça-t-il. Nous avons trouvé un livre, un journal qu’Anna tenait. Elle s’appelait bien comme ça, n’est-ce pas ? Anna ? Je me demandais… je peux vous le montrer ? »

Les yeux de la vieille femme suivirent avec lassitude les mains de Kelso qui défaisaient les courroies.

Elle avait les doigts tachés par l’âge, comme le cahier lui-même, mais ils ne tremblaient pas lorsqu’elle en ouvrit la couverture. Quand elle vit la photo d’Anna, elle la toucha avec hésitation puis porta ses jointures à la bouche. Elle les suçota. Lentement, elle leva la page au niveau de son visage et la maintint tout près.

« Il faut que je prenne ma caméra, chuchota O’Brian.

— Ne t’avise pas de bouger », siffla Kelso.

Il ne pouvait voir son expression, mais il entendait sa respiration pénible et, une fois encore, il eut la curieuse sensation qu’elle les avait attendus, pendant des années peut-être.

Elle finit par demander : « Où avez-vous eu ça ?

— On l’a déterré. Dans un jardin de Moscou. C’était avec des documents qui appartenaient à Staline. »

Lorsqu’elle abaissa le cahier, ses yeux étaient secs. Elle le referma et le tendit à Kelso.

« Non, lisez-le, protesta-t-il. Je vous en prie. C’est à elle. »

Mais elle secoua la tête. Elle ne voulait pas.

« Mais est-ce que c’est son écriture ?

— Oui, c’est la sienne. Enlevez ça. »

Elle repoussa le cahier d’un geste et ne se calma que lorsqu’il eut retrouvé sa place dans la serviette. Puis elle se rassit, se penchant vers la droite et recouvrant son œil valide avec la main tout en martelant le sol avec sa canne.

« Anna », lâcha-t-elle au bout d’un moment.

Bon. Anna.

Par où commencer ?

À la vérité, elle était déjà enceinte d’Anna quand elle s’était mariée. Mais on se moquait de ce genre de choses à l’époque : Dieu merci, le Parti s’était débarrassé des prêtres.

Elle avait dix-huit ans. Mikhaïl Safanov avait cinq ans de plus, il était mécanicien aux chantiers navals et membre du comité d’usine du Parti.

Un bel homme. Leur fille lui ressemblait Oh oui, Anna était ravissante. C’était bien ce qui avait fait son malheur.

« Son malheur ? »

Et intelligente aussi. Elle avait grandi en bonne communiste. Elle suivait les traces de ses parents au Parti. Elle avait d’abord été pionnière. Elle était entrée au Komsomol : en uniforme, elle avait l’air tout droit sortie d’une affiche. Tellement même qu’elle avait été choisie pour faire partie de la délégation du Komsomol d’Arkhangelsk qui devait défiler sur la place Rouge — oh, un grand honneur que d’avoir été choisie pour défiler sous les yeux du grand vojd[4] lui-même, pour le 1er mai 1951.

La photo d’Anna avait ensuite paru dans Ogoniok, et l’on avait posé des questions. C’est comme ça que tout avait commencé. Rien n’avait plus été pareil ensuite.

Des camarades étaient venus du Comité central de Moscou la semaine suivante et avaient commencé à poser des questions sur elle. Et sur les Safanov.

Et dès que cela avait commencé à se savoir, certains voisins s’étaient mis à les éviter. Même si ce Satan de Trotski était enfin mort, comment savoir si ses suppôts et saboteurs l’étaient bien tous ? Les Safanov étaient peut-être des ennemis du peuple, ou des déviationnistes.

Mais bien sûr, rien n’aurait pu être plus éloigné de la réalité.

Un après-midi, Mikhaïl était rentré plus tôt du chantier en compagnie d’un camarade de Moscou — le camarade Mekhlis : jamais elle n’oublierait son nom — et c’était ce camarade qui leur avait apporté la bonne nouvelle. On avait mené une enquête complète sur les Safanov, et on était arrivé à la conclusion qu’ils étaient de bons et loyaux communistes. Leur fille leur faisait particulièrement honneur. Tellement même qu’on l’avait sélectionnée pour aller travailler à Moscou, pour le Parti, où elle devrait servir les plus hautes autorités. Il s’agissait d’un travail domestique, mais qui exigeait néanmoins de l’intelligence et de la discrétion. Ensuite, la jeune fille pourrait reprendre ses études avec de très bonnes appréciations dans son dossier.

Anna… enfin, dès qu’Anna avait entendu parler de ce projet, il n’y avait plus eu moyen de l’arrêter. Et Varvara y était plutôt favorable aussi. Seul Mikhaïl y était opposé. Cela la peinait de le dire, mais il était arrivé quelque chose à Mikhaïl. Pendant la guerre. Il n’en avait jamais parlé sauf une fois, alors qu’Anna s’émerveillait du génie du camarade Staline. Mikhaïl avait dit alors qu’il avait vu beaucoup de camarades mourir au front : et pouvait-elle lui expliquer alors, si le camarade Staline était un tel génie, pourquoi avait-il fallu que tant de millions d’hommes meurent ?

Varvara l’avait fait lever de cette table, précisément — elle frappa dessus du plat de la main — et l’avait obligé à sortir pour avoir dit de telles bêtises. Non, Mikhaïl n’était plus le même qu’avant la guerre. Il n’avait même pas voulu accompagner sa fille à la gare.

вернуться

4

Chef, meneur d’hommes.