Il fit un clin d’œil à Kelso et continua de le dévisager pendant qu’il craquait une allumette et tirait sur sa pipe, soulevant des gerbes de flammes et de fumée.
« Fermez la porte, je vous prie, camarade. »
Il commençait à faire sombre.
Si nous devons passer la nuit ici, se dit Kelso, nous ne partirons plus jamais.
Mais qu’est-ce que foutait O’Brian ?
« Maintenant, reprit le Russe, et c’est la question décisive, camarade : comment se protéger de ces capitalistes, de ces impérialistes, de ces voleurs ? Et nous dirons que la réponse à cette question décisive se doit d’être tout aussi décisive. (Il éteignit l’allumette d’une secousse et se pencha en avant.) Nous ne pouvons nous protéger de ces capitalistes, de ces impérialistes, de ces voleurs puants et rampants de toute l’humanité qu’en observant la vigilance la plus féroce. Prenez les deux Norvégiens par exemple, avec leurs sourires de serpent, qui rampaient sur leur ventre grouillant de vers dans les fourrés et demandaient “des renseignements, camarade”, s’il vous plaît ! Venus “marcher pour les vacances”, s’il vous plaît ! »
Il brandit leurs deux passeports ouverts devant le visage de Kelso, qui aperçut à nouveau fugitivement les deux jeunes gens, le garçon portant un bandeau psychédélique autour du front…
« Serions-nous de tels imbéciles, demanda-t-il, de tels primitifs arriérés, que nous ne saurions pas reconnaître un espion de l’impérialisme capitaliste, un voleur qui se glisserait parmi nous ? Non, camarade » nous ne sommes pas de ces primitifs arriérés ! Et à ces gens, nous donnons une bonne leçon des réalités socialistes. J’ai leurs confessions écrites devant moi : ils niaient au début, mais ils ont fini par tout avouer à la fin, et il n’y a rien d’autre à dire sur eux. Ils sont exactement ce que Lénine avait prédit qu’ils deviendraient : de la poussière sur le fumier de l’histoire. Inutile aussi de dire quoi que ce soit sur lui ! » Il agita une liasse de papiers d’identité — ceux du vieux buriné. « Ni sur lui ! Ni sur lui ! » Les visages des victimes défilaient fugitivement. « Ça, s’écria-t-il, c’est la réponse décisive à la question décisive que nous posent tous les capitalistes, impérialistes et voleurs puants ! »
Il recula sur son siège, bras croisés, un sourire sinistre sur les lèvres.
Le fusil était presque à portée de main de Kelso, mais il ne fit pas un geste pour le prendre. Il pouvait très bien n’être pas chargé. Et même s’il était chargé, il ne saurait pas s’en servir. Et même s’il tirait, il savait qu’il ne parviendrait jamais à toucher le Russe : c’était une force surnaturelle. À un moment il était devant vous, l’instant d’après il était derrière ; il se trouvait dans les bois et, tout à coup, il était là, assis derrière sa table, en train d’étudier sa collection de confessions, ajoutant quelques notes par-ci par-là.
« Mais le pire, de loin, décréta le Russe au bout de quelques minutes, c’est le fléau du déviationnisme de droite. » Il ralluma sa pipe en en suçotant bruyamment le tuyau. « Et là, Goloub a été le premier.
— Goloub a été le premier », répéta Kelso d’un ton neutre.
Il se rappela la rangée de croix : T.I. Goloub, le visage rayé, mort le quelque chose novembre 1961.
Il se dit alors que l’essence de la réussite de Staline était en fait très simple, et partait d’une constatation qui se résumait en sept petits mots : les gens ont peur de la mort.
« Goloub a été le premier à succomber aux tandances classiques conciliationnistes du déviationnisme de droite. Bien sûr, je n’étais qu’un enfant à l’époque, mais ses jérémiades résonnent encore à mes oreilles : “Oh, camarades, on dit au village que le corps du camarade Staline a été retiré de la place qui lui revient, à côté de Lénine ! Oh, camarades, qu’allons-nous faire ? C’est sans espoir, camarades ! Ils vont venir et tous nous tuer ! Il est temps de renoncer !”
« Avez-vous déjà vu des pêcheurs quand un orage se prépare sur un grand fleuve ? J’en ai vu bien souvent. Face à l’orage, il y en a qui vont rassembler toutes leurs forces, s’encourager les uns les autres et sortir pour affronter la tempête : “Haut les cœurs, les gars, accrochez-vous à la barre, prenez les vagues par le travers et on s’en sortira !” Mais il y a aussi une autre sorte de pêcheurs… ceux qui, sentant l’orage, perdent tout courage, pleurnichent et sapent le moral de leurs compagnons : “Quelle horreur, un orage se prépare : couchez-vous dans le fond du bateau et fermez les yeux, les gars. Espérons que nous arriverons tout seuls à la rive.” »
Le Russe cracha par terre.
« Le soir même, Tchijikov l’a emmené dans la partie la plus sombre de la forêt et, au matin, il y avait une croix et c’en était fini de Goloub et des pleurnicheries des déviationnistes de droite ; même sa veuve, la vieille taupe, ne l’a plus ouverte après ça. Alors, pendant quelques années, le travail a continué avec assiduité autour de nos quatre slogans : le slogan du combat contre le défaitisme et l’autosatisfaction, le slogan de la lutte pour l’autosuffisance, le slogan selon lequel l’autocritique constructive est le fondement de notre Parti, et le slogan qui veut que du feu sort l’acier. Et c’est alors que le sabotage a commencé.
— Ah, fit Kelso. Le sabotage, bien sûr.
— Ça a commencé par l’empoisonnement des esturgeons. C’était peu de temps après le procès des espions étrangers. À la fin de l’été. Nous sommes sortis un matin, et ils étaient là, tous ces ventres blancs qui flottaient dans la rivière. Et un nombre incalculable de fois, nous avons découvert que les appâts avaient disparu des pièges sans qu’un animal se soit pris dedans. Les champignons s’étaient ratatinés, immangeables — pas même un poud[5] à ramasser de toute l’année —, et ça non plus ne s’était jamais produit auparavant. Même les baies qui bordent le chemin sur deux verstes avaient disparu avant qu’on puisse les cueillir. J’ai discuté de cette crise avec le camarade Tchijikov, confidentiellement — j’étais plus âgé à ce moment-là, vous comprenez, et capable de donner un coup de main —, et son analyse était exactement la même que la mienne : il s’agissait d’un cas classique de vandalisme trotskiste. Enfin, on a surpris Iejov avec une lampe torche, sorti dehors après le couvre-feu : le porc, l’affaire était claire. Et ça (il brandit une épaisse liasse de feuillets couverts d’une écriture serrée, à peine lisible, et les frappa sur la table), c’est sa confession ; vous voyez, là, c’est son écriture… comment il recevait au moyen d’une lampe torche des signaux d’un complice avec qui il avait pris contact en allant à la pêche.
— Et Iejov… ?
— Sa femme s’est pendue. Ils avaient un enfant. (Il détourna les yeux.) Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Ils sont tous morts à présent, bien sûr, même Tchijikov. »
Nouveau silence. Kelso se sentait comme Schéhérazade : tant qu’il pourrait continuer de discuter, il y avait une chance. La mort réside dans les silences.
« Le camarade Tchijikov, commença-t-il, ce devait être… (il faillit ajouter « un monstre »)… un homme formidable ?
— Un travailleur de choc, renchérit le Russe. Un stakhanoviste, un soldat et un chasseur, un expert du Parti, et un théoricien hors pair. (Il avait les yeux mi-clos. Sa voix n’était plus qu’un murmure.) Oh, et qu’est-ce qu’il a pu me battre, camarade. Il m’a battu et battu encore, jusqu’à ce que je pleure du sang. Il avait reçu des instructions pour ça de la part des plus hautes instances du pays : “Il faut lui donner une bonne raclée de temps en temps !” Et c’est lui qui m’a fait.