Читать онлайн "Arnaque à Brunei" автора Де Вилье Жерар - RuLit - Страница 1

 
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Gérard de Villiers

Arnaque à Brunei

Chapitre premier

Peggy Mei-Ling acheva d’un geste sûr le maquillage de son œil droit, l’allongeant d’un trait vert ; s’attaquant ensuite à sa bouche, elle se dessina deux lèvres encore plus pulpeuses que les siennes. Avec son teint très clair et son visage ovale aux yeux à peine bridés, elle ressemblait plus à une Eurasienne qu’à une Chinoise. De sa mère, originaire de Mandchourie, elle tenait sa taille, immense pour une Asiatique. Ses cheveux courts et ondulés n’avaient rien à voir avec les habituelles « baguettes de tambour », raides et noires, de ses sœurs de race.

Son maquillage terminé, Peggy Mei-Ling recula un peu, examinant dans la glace sa silhouette d’un œil critique. Les jambes bien galbées qui émergeaient de sa courte jupe noire étaient encore allongées par des escarpins aux talons de douze centimètres. Sa poitrine n’était pas énorme mais son maintien très droit la faisait paraître plus importante. On la prenait parfois pour une Italienne, et seule la forme de ses yeux trahissait son origine. L’expression hautaine et presque méprisante qu’elle arborait naturellement lui avait fait obtenir plusieurs rôles de garce dans des films produits à Hong-Kong. Lorsqu’elle pénétrait dans le hall de l’hôtel Peninsula à Kowloon, de sa démarche impériale et sensuelle à la fois, les yeux dissimulés derrière de larges lunettes noires, la bouche rouge et charnue peinte comme un phare, les longues jambes découvertes jusqu’à mi-cuisses, tous les mâles présents n’avaient qu’une idée : la mettre dans leur lit. Elle avait tenu bon six mois. Puis, le jour où un trafiquant d’héroïne adipeux, cynique et milliardaire, lui avait offert pour un week-end ce qu’elle gagnait en trois films, Peggy Mei-Ling avait compris où se trouvait son avenir.

L’exploitation de ce nouveau filon de courtisane de luxe l’avait amenée à Brunei, minuscule sultanat de 6 000 km2, coincé sur la côte nord-ouest de Bornéo, entre le Sarawak et le Sabah, Etats malais pas même 200 000 habitants, mais assez de pétrole et de gaz naturel pour en faire le deuxième pays le plus riche du monde par tête d’habitant, après les USA… Comme ces richesses étaient plutôt inégalement réparties, au profit du Sultan et de sa famille, Peggy Mei-Ling avait encore de beaux jours devant elle. Durant ces escapades, son agent, à Hong-Kong, prétendait qu’elle tournait en Europe, ce qui sauvait la face. Moyennant un modeste pourcentage de 5 % sur les dollars gagnés à la sueur de ses cuisses.

Son maquillage terminé, Peggy, qui s’appelait en réalité Tang, alluma une cigarette et commença à lire son horoscope chinois, pour tromper sa nervosité. Ce dernier séjour à Brunei lui avait déjà rapporté une petite fortune et, aujourd’hui, elle allait encore l’arrondir.

* * *

John Sanborn se rua dans la cabine et appuya sur le bouton du cinquième. Les deux ascenseurs du Sheraton Utama, unique et relatif fleuron hôtelier de Bandar Sen Begawan, capitale du Sultanat de Brunei, étaient d’une lenteur exaspérante. Il avait dû patienter d’interminables minutes dans le lobby, heureusement désert à cette heure matinale. L’Américain n’aimait pas beaucoup qu’on suive ses faits et gestes. Spécialement ce jour-là. Mais plusieurs de ses compatriotes habitaient l’hôtel, ce qui pouvait expliquer ses visites.

Arrivé au cinquième, il courut presque le long du couloir, jusqu’à la chambre 532. Il frappa deux coups légers et attendit, le cœur battant.

Depuis qu’il avait rencontré Peggy Mei-Ling au Maillet, le bar du Sheraton, à l’occasion d’un cocktail, il rêvait de la sauter.

Hélas, la Chinoise jouait les vierges effarouchées, un comportement qui faisait encore plus enrager John Sanborn, puisqu’il connaissait les vraies raisons de sa présence à Brunei… Et puis quelques jours plus tôt, au bord de la piscine grande comme un dé à coudre du Sheraton où il venait se tremper tous les jours, l’attitude de la jeune femme avait nettement changé !

Après un bavardage banal, Peggy Mei-Ling n’avait pas protesté lorsqu’il l’avait raccompagnée jusqu’à sa chambre.

Il était même entré avec elle et, presque sans préliminaires, avait enfin goûté à sa bouche, s’aventurant même à quelques caresses plus précises.

Ensuite, elle l’avait forcé à s’asseoir à deux mètres d’elle et ils avaient parlé. La jeune Chinoise semblait déprimée. L’ennui d’attendre dans une chambre le bon vouloir de ses « sponsors », le manque de liberté, l’absence de distractions. Le téléphone les avait interrompus, et Peggy Mei-Ling avait suggéré

— Demain, je serai au Country Club de Jerudong. Il y a un cocktail. Si vous pouvez passer…

John Sanborn avait salivé vingt-quatre heures, rêvant à cette superbe salope orientale qui lui avait mis le feu au ventre. A Jerudong, il l’avait trouvée encore plus somptueuse dans sa longue robe en lamé doré. Entre deux jus d’orange elle avait été plus loin dans ses confidences : venue pour une quinzaine de jours à Brunei, elle y était pratiquement retenue de force ! Un des frères du Sultan, le prince Mahmoud, plus connu sous le sobriquet de « Sex-Machine » ne voulait plus la laisser partir. L’Américain n’avait pas vraiment été surpris. Mahmoud ne pensait qu’à assouvir des besoins sexuels illimités. Faisant venir des Philippines de pleins charters de putes. Avec son visage aplati aux mâchoires saillantes, ses moustaches de Mongol retombant de chaque côté de la bouche et son front bas, il représentait à merveille le chaînon manquant entre l’Homme et le Singe dans la chaîne darwinienne. Compensant son physique peu avantageux par des paquets de dollars. Entreposant ses créatures au Sheraton et les consommant dans sa « beach-house » de Jerudong, bourrée de miroirs sans tain, de water-beds et de caméras, gardée par des gurkahs incorruptibles et moustachus.

— J’ai essayé de partir sans rien dire, avait conclu Peggy Mei-Ling. On m’a refoulée à l’aéroport. Le Police Commissionner[1] est le cousin du Sultan. Et puis, je suis chinoise, alors…

A Brunei, les Chinois avaient à peu près les mêmes droits que les juifs en URSS. Pas de citoyenneté, des titres de séjour révocables et l’expulsion au premier Soupir de travers.

La soirée se terminait, l’orchestre local pliait bagages. Peggy avait demandé à John Sanborn, qui ne voyait pas encore où elle voulait en venir, s’il pouvait la raccompagner au Sheraton. Ce soir-là, « Sex-Machine » était en train de croquer un charter tout frais de Philippines. C’est dans la voiture qu’elle avait découvert son jeu en disant :

— Il paraît qu’il y a un moyen de sortir de Brunei sans passer par l’aéroport. Une piste qui part du village de Lumapas et atteint Limbang, en Malaisie, sans aucun contrôle. Là-bas, il y a un aéroport et j’ai gardé mon passeport. Vous ne pourriez pas m’aider à trouver quelqu’un qui m’emmène ? Je le paierais bien. Il faut absolument que je reparte pour Hong-Kong, Je dois commencer un film.

John Sanborn avait souri intérieurement. On y était ! Avec les Chinoises, les rapports étaient simples, basés sur le troc. Peggy savait qu’il avait envie d’elle et, comme tout Brunei, qu’il était le chef de station de la CIA. Le profil idéal à ses yeux. Les espions devaient bien savoir traverser les frontières illégalement…

Quant au paiement, ce ne serait pas forcément des dollars, qu’il ne possédait d’ailleurs pas, étant donné les tarifs de la Chinoise.

— Ce ne doit pas être très facile, avait prudemment dit l’Américain. Je vais voir.

Avant de le quitter à l’entrée du Sheraton, Peggy lui avait lancé un regard brûlant qui avait fait monter d’un cran son désir.

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1

Directeur de la police.

     

 

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