BÉRURIER ET CE QU’IL S’ENSUIT
Personne ne m’invitant à entrer à la suite de mon toc-toc, je descends m’informer à la réception. Là, on me répond que non, le signor Morituri n’est pas sorti. Sa clé n’est d’ailleurs pas au tableau. Je me dis qu’il est peut-être en train de veiller sa vieille mamma. Pourtant, ça commence à faire un moment qu’elle est cannée, la signora, et il va falloir prendre des dispositions la concernant. La mettre au moins en bière. En tout cas, elle peut pas demeurer jusqu’à la Saint Trou allongé sur sa couche. Ils vont se ruiner en déodorant quand elle sera évacuée. Ça fouette jusque dans le couloir !
Je vais à la chambre mortuaire, frappe de nouveau, mais sans plus de résultat. Une brusque anxiété m’assaille : le constructeur aurait-il mis les bouts, lui aussi, après la « disparition » de la dame de fausse compagnie ?
Mû par je ne sais quoi, je tire mon sésame et déponne. La serrure m’obéit bien, mais la lourde résiste. Je pousse fort. Il y a, de l’autre côté du panneau, quelque chose de lourd qui en bloque l’ouverture. J’arc-boute et finis par obtenir un écartement d’une vingtaine de centimètres, suffisant donc pour me permettre de pénétrer.
Du coup, j’abasourde.
La masse qui bloque la porte, c’est le cadavre d’Aldo Morituri. Il s’est pendu à la poignée à l’aide d’un prolongateur électrique. Je fonce à la baie : elle est fermée complètement, avec le système de blocage intérieur. Donc, il s’agit bien d’un suicide puisque le corps immobilisait la porte et qu’il n’existe pas d’autre issue.
Etranges, ces deux morts qui se font vis-à-vis. La maman sur son lit (tiens, l’une des deux bougies est éteinte et l’autre commence à vaciller au ras de la bobèche), le fils en vrac, face à elle.
Les gens non informés imaginent pas qu’on puisse se pendre à un loquet de porte ou une espagnolette de fenêtre. Ça leur semble être un suicide au chiqué. Et pourtant, j’en ai vu des gonziers clamsés de la sorte[7]. Le mec accroupi avec la tête dans un nœud coulant perd ses moyens de défense. Combien sont morts d’avoir voulu seulement impressionner leur entourage ! Ils faisaient un peu de cinoche et l’ont eu dans le cul. Amen !
Il a son gros cou tout noir, Aldo. La bouche tordue, à peine entrouverte sur une langue gonflée et bleue, le regard mi-clos. Deux traits blancs qui filtrent ! Plus d’expression, le mystère.
Je le fouille pour étudier le contenu de son portefeuille. C’est un chouette larfouillet en peau de serpent, bourré de tout un fatras paperassique. Tu croirais une femelle crapaud enceinte. J’opère un tri rapide pour ne laisser dans le lazingue que les pièces d’identité : passeport, permis de conduire les autos, permis de piloter les bateaux de plaisance, cartes de crédit, cartes d’électeur, carte de président de ceci-cela. Le reste, ce qui est documents écrits, je le dérive dans mes propres fouilles.
Bon, j’en connais un qui va imiter le constructeur : mon pote Alexis. Cette nouvelle mort va le conduire au cabanon, le pauvret. Au suicide ! Il craque déjà, je le vois bien à son regard éperdu, fiévreux.
Ayant mis mes deux sbires au courant de ce nouveau drame, je les charge d’alerter Clabote avec ménagement. Cette mort-là, il est impensable de la camoufler, voire d’en différer l’annonce. C’est un businessman, Aldo, un type aux fortes activités. Il passe sa vie en contact avec ses ateliers. On lui pose des colles toutes les vingt minutes ! Simplement, on minimisera. Il s’est buté par chagrin filial. Il vient de passer des heures et des heures devant la dépouille de sa chère maman, et il a craqué. C’est touchant, c’est beau, c’est noble. Il y aura sur sa tombe des discours qui feront chialer dans les pizzerias ! Désormais, on livrera ses bagnoles avec un crêpe noir à l’antenne radio.
Tandis que Pinaud et Blanc s’exécutent (il vaut mieux s’exécuter que de l’être), je m’installe commodément pour étudier les papiers trouvés sur le constructeur. Il avait de l’appétit, Morituri. C’était un boa constructeur.
Je passe les documents à l’infrarouge de ma sagacité, mobilisant mes connaissances d’italien pour ne rien laisser échapper.
Intéressant ! Un homme, c’est dans son portefeuille qu’il est lui-même ; à la chaleur de sa poitrine, il dorlote ses secrets, berce ses tourments. Son portefeuille, c’est le réceptacle de sa conscience, le véritable siège de ses activités.
Lorsque j’ai achevé l’étude des différents papelards, je décroche mon téléphone afin de tuber à la gendarmerie. S’agit d’accorder nos stradivarius, le lieutenant et moi.
Le préposé au bigophone me répond que l’officier est en train de partir, appelé par une affaire urgente.
— Courez le chercher, beuglé-je, ici commissaire San-Antonio, y a urgence extrême !
J’entends alors mon téléphoniste hurler :
— Lieutenant ! Partez pas ! Le commissaire Antonio au téléphone, paraît que ça urge !
Il a tout le temps de s’occuper des vols de clapier ou des déprédations causées aux bateaux de pêche, Fissaile. Il se pointe, le ton pressé :
— Salut, commissaire, du nouveau ?
Je lui apprends le suicide de l’Italien.
— Il faudrait que vous veniez pour les constatations, mon lieutenant, ou que vous dépêchiez l’un de vos subordonnés ; mais je préférerais que ce fût vous.
— C’est que je suis appelé pour un autre drame, dit-il. Le facteur a trouvé morte à son domicile une employée de l’institut, la dame Gabot. Elle se serait noyée dans la bassine d’eau lui servant à nettoyer son plancher ; pas commun, non ?
La dame Gabot !
Gabot, ça me dit confusément quelque chose. Je sais que j’ai entendu ce nom tout récemment. Ma mémoire d’éléphant tape le 3615 code Sana. Je ferme les yeux. Poum ! la réponse s’inscrit sur le cadran : « GABOT… FEMME À LA LANCE D’ACIDE… »
— Où habite-t-elle ? demandé-je. J’ai grande envie de me joindre à vous pour cette sauterie, lieutenant.
— Volontiers ! Vous allez à la conserverie sur la route de Ratpalamarch’, juste après, vous prenez le chemin à droite et vous apercevrez la maisonnette de la noyée !
— A tout de suite !
La noyée ! Dans une bassine ! Faut vraiment le faire exprès, non ?
Je parviens le premier sur les lieux mais, soucieux de ménager la susceptibilité de nos chers gendarmes, j’attends au volant de ma voiture l’arrivée des godasses à clous.
Une Juva bleue frappée de l’écusson tricolore et portant fièrement sur ses portes ces deux mots admirables : « Gendarmerie Nationale » ne tarde pas à se pointer.
Fissaile qui occupe la place passager saute avant l’arrêt complet du véhicule.
— C’est gentil de m’avoir attendu, remercie-t-il.
— La moindre des choses, lieutenant ; nous sommes sur votre territoire. Vous ne trouvez pas étrange qu’il n’y ait personne ?
— Le facteur devait impérativement porter le sac de courrier à la gare ; il va nous rejoindre. Je lui ai fait jurer de ne parler de la chose à personne avant que nous soyons sur les lieux.
Ces trucs à dire étant dits, nous entrons.
La mère Gabot, tu penses si je la connais. Elle se trouvait dans la lingerie le jour où j’ai suivi le cheminement du meurtrier de la signora sur le toit. Et puis elle roupillait dans le petit salon jouxtant le bureau d’Alex, zinguée à la vodka Bison après avoir dûment aspergé d’acide le vieux Moncornard.
Maintenant, elle gît sur son plancher à demi frotté et qui se met à sécher par plaques. Elle a une grosse brosse en main. Sa chevelure est plaquée sur sa tête par un produit détergent. La bassine repose sur le côté, ayant basculé sous le poids du corps. Son contenu a détrempé les vêtements de la morte.