— Un meurtre, murmure Fissaile d’emblée.
C’est bien mon avis. Il explique son diagnostic :
— Si elle est tombée accidentellement, elle n’a pu se noyer dans le récipient puisqu’il s’est renversé. Et à première vue, elle paraît bel et bien morte d’asphyxie. Enfin, l’autopsie nous le dira.
Je m’accroupis auprès du corps, à l’affût de ces détails révélateurs qui orientent une enquête.
— On l’a traînée par les cheveux, observé-je. Regardez, il y a des petites mèches arrachées sur le plancher.
— Exact, commissaire ! convient le lieutenant.
Je lui conseille de recueillir ces tifs et il s’empresse de les collecter pour, ensuite, les glisser dans une enveloppe.
Assis sur mes talons, je note la position de la morte. La scène de son trépas m’apparaît. Miroska, vous êtes avec moi ? Elle frottait son plancher, en bonne ménagère. Quelqu’un est entré. Ce quelqu’un lui a mis le pied sur la main gauche, meurtrissant l’extrémité de ses doigts. Puis il l’a saisie par les cheveux pour la tirer jusqu’à la bassine. Après quoi, il s’est mis à califourchon sur elle afin de la maintenir en équilibre et lui a plongé la tête dans l’eau jusqu’à ce qu’elle défunte. Quand elle a été morte, il l’a quittée, alors le corps a chuté et fait basculer la bassine. Il a dû avoir les pieds mouillés.
— Y a-t-il des empreintes de semelles humides en direction de la porte ? m’enquis-je.
Le pandore qui assiste Fissaile va regarder.
— Il y en a eu, mais elles ne sont plus guère discernables, monsieur le commissaire, car elles finissent de sécher.
— Essayez d’en reconstituer le contour avec du papier et un crayon. Vous avez du papier calque dans votre voiture ?
— Je ne pense pas.
— Vous en trouverez dans le coffre de la mienne, les clés sont au tableau de bord !
Il est vachement impressionné, le gendarme. Méthodes parisiennes ! Organisation poussée !
Domptant ma répugnance, je glisse ma main sous le front de la noyée pour pouvoir regarder complètement son visage. Au moment où je soulève sa tête roidissante, un léger tintement se produit dans la bassine. Je découvre au fond du récipient un stylo réclame blanc sur lequel est écrit : « Institut Clabote. Riquebon-sur-Mer. »
Le lieutenant s’approche.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un stylo réclame de l’institut. Il se trouvait dans la bassine.
Je joue au jeu agaçant (pour les autres) qui consiste à actionner le petit cliquet sortant et rentrant la bille d’écriture. Clic, clac, clic, clac, clic, clac[8]…
Le lieutenant Fissaile me regarde faire la mitraillette avec ma trouvaille.
— C’était dans la bassine ?
— Affirmatif, réponds-je, histoire d’utiliser son langage.
— La victime l’aurait laissé tomber ?
— Croyez-vous que cette femme lave son plancher avec un stylo sur elle ?
— Il était peut-être resté dans la poche supérieure de sa blouse ?
— Il n’y a pas de poche supérieure à sa blouse. D’autre part, cette personne était du genre plutôt fruste, je l’ai vue et lui ai parlé ; les gens comme elle se soucient peu d’avoir de quoi écrire.
— Ce qui fait que la chose serait tombée de la poche du meurtrier ?
— Ce qui fait que oui, lieutenant. C’est d’autant plus probable qu’il était fortement penché pour noyer cette femme.
— Malheureusement, son séjour dans l’eau pleine de détergent ne permet guère d’y trouver des empreintes…
— Certes, mais ce stylo nous fournit néanmoins une précieuse indication.
— Laquelle ?
Je lui montre le texte en bleu sur le corps blanc de l’objet.
— L’assassin séjourne ou a séjourné à l’institut. Je le tends à mon estimable confrère.
— Pièce à conviction, à joindre aux cheveux arrachés et aux traces de semelles. Et maintenant que nous nous sommes occupés de votre noyée, occupons-nous de mon suicidé, si vous le voulez bien.
On s’est échappés de la maison bains-douches-purée-d’algues. Comme ça, un besoin de faire le point loin des cadavres. Nous voilà réunis dans un aimable petit restau intitulé Les Goémons. Mais c’est pas du varech qu’on y clape ! On s’explique au tourteau-mayonnaise et au gigot de pré-salé-haricots.
La vision de Bérurier dévorant un crabe aussi mastar que lui dans sa catégorie de crustacés est inoubliable. Le Gros mange tout de l’animal : sa carapace, ses membres blindés. Il le croque comme une pomme, et les cartilages du décapode craquent sous ses dents féroces. Il clape les pinces, les pattes velues, le céphalothorax, les beaux yeux noirs de l’animal. Ses lèvres saignent, ajoutant à la grandeur du spectacle. Il trempe le crabe dans la jatte de mayonnaise, avale des lampées de muscadet pour entraîner le tout aux abysses, rote, éclabousse, postillonne des particules de carapace, le regard élargi par le bonheur de manger, silencieux à force d’avidité. Nous en prenons plein les fringues, les cheveux, la gueule. C’est un carnage, un assouvissement de fauve affamé. Parfois, il pousse un grognement de complaisance. La bouffe est pour ce géant de l’estomac une sainte fonction qu’il accomplit avec ferveur, comme un père chartreux ses dévotions.
Lorsqu’il en a fini avec son monstre, il cueille dans l’assiette de la rousse Violette les reliefs du sien, les emmayonnaise d’importance et les enfourne inexorablement. On voit bien qu’il est capable de tout manger, Béru : ce qui est comestible et ce qui ne l’est pas. Le vénéneux n’existe pas pour lui. Il est immunisé contre toutes les substances nocives. L’amanite phalloïde est un amuse-gueule, la ciguë un brin de salade. Il peut absorber une vache non dépecée, un arbre, un vélo, n’importe quoi ! Peut-être un être humain, pourquoi pas ? Qui nous assure de sa non-anthropophagie, après tout ? Simple question d’opportunité, de circonstances. Un boa n’est rien, comparé à lui. Le plus vorace des caïmans est un grignoteur de biscottes.
Nous nous sommes tus pour admirer l’exploit sans cesse renouvelé qu’est un repas d’Alexandre-Benoît.
Sa prestation a fini par mobiliser l’attention générale et les conversations se sont interrompues autour de nous. La serveuse regarde également, immobile. Le patron, en tablier bleu de caviste, s’est approché. Les autres convives ont cessé de manger.
Béru prend dans nos assiettes nos carcasses de crabes.
— Faut pas y laisser perdre, se justifie-t-il.
Il croque, craque, broie, saigne, avale, boit, rote, pète à toute allure.
— Il va pouvoir digérer ça ? s’inquiète le taulier.
— Pour lui, c’est de la crème fouettée, le rassuré-je.
— Il devrait travailler dans un cirque ! émet le tenancier.
— Il l’a eu fait, dis-je.
— J’ai l’ivrogne du pays qui peut bouffer un verre, mais une telle quantité de carapaces, jamais vu !
Lorsqu’il a achevé, le Gros pousse un soupir d’aise. Avisant le restaurateur, il lui déclare :
— Vous voulez que je vais vous dire, patron ? Le court-bouillon des crabes était pas suffisamment assez épicé, par cont’ la mayonnaise est esquise.
Il se tourne vers sa serveuse :
— La suite, fillette, c’est pour bientôt ou pour tout d’sute ?
La môme, une luronne bien dodue, reste de marbre, son regard de faïence perdu sur l’océan qui déferle au loin. Sa Majesté examine les choses d’un peu plus près. Puis, joyeux, de s’exclamer :
— Violette, ma grande, t’es incorrigegible d’ palper la moulasse à c’t’ serveuse. Si tu prend’rerais pas un pied géant quand j’te tire, j’finirerais par croire qu’ ta longueur d’onde véritab’ c’est l’gigot à l’ail. En tout cas, t’es une tout-terrain !
8
Je connais des condefrères peu scrupuleux qui t’auraient écrit une demi-page de clic, clac pour tirer à la ligne (ils tirent à la ligne plus vite que leur ombre).