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C’est l’instant que choisit Sire Montjoie Crocvif Hivercarante IV pour roter.

Ce ne fut pas un jet de flammes rugissantes. Seulement une boule presque invisible de feu humide qui roula au-dessus des têtes de la populace et roussit quelques sourcils. Mais elle fit grosse impression.

Vimaire se ressaisit magnifiquement. On n’avait sûrement pas remarqué l’horreur absolue qui l’avait saisi une fraction de seconde.

« Ce coup-là, c’était juste pour obtenir votre attention, dit-il, la figure impassible. Le prochain sera pointé un peu plus bas.

— Euh… fit le meneur. D’accord. Pas de problème. On partait, de toute façon. Pas de grands dragons ici, c’est vrai. Pardon pour le dérangement.

— Ah, non ! lança dame Ramkin d’une voix triomphante. Vous n’allez pas vous en tirer comme ça ! » Elle leva la main vers une étagère et ramena une boîte en fer-blanc. Une fente en perçait le couvercle. Ça bringuebalait à l’intérieur. Sur le côté, on lisait la légende : Sanctuaire du Soleil pour les dragons malades.

La première collecte rapporta quatre piastres et trente et un sous. Le capitaine Vimaire fit un geste explicite avec le dragon, aussitôt vingt-cinq piastres et seize sous supplémentaires apparurent miraculeusement. Puis la foule se débanda.

« La journée a bien rapporté, en tout cas, dit Vimaire une fois qu’ils furent à nouveau seuls.

— Vous avez été rudement courageux !

— Espérons seulement que ça ne se saura pas », dit Vimaire en reposant prudemment le dragon dans sa cage. Il se sentait un peu étourdi.

Une fois encore, il eut conscience des yeux qui le fixaient. Il lança un regard en coin à la tête effilée de Bravegars Balluchon Plumepierre dressé dans la pose du « dernier chiot du magasin ».

À son grand étonnement, il se vit avancer la main et le gratter derrière les oreilles, du moins derrière les deux trucs pointus sur le côté de la tête qui devaient être ses oreilles. La bête réagit par un bruit étrange qui ressemblait à une obstruction compliquée dans une brasserie. Il retira vivement la main.

« Tout va bien, dit dame Ramkin. C’est son estomac qui gargouille. Ça veut dire qu’il vous aime bien. »

Vimaire, avec surprise, se sentit plutôt content. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, jamais on n’avait jusqu’ici estimé qu’il valait davantage qu’un pet de lapin.

« Je croyais que vous alliez… euh… vous débarrasser de lui, dit-il.

— J’imagine qu’il le faudra, fit-elle. Mais vous savez ce que c’est. Quand ils lèvent sur vous leurs grands yeux tristes… »

Suivit un bref silence de gêne commune.

« Et si je…

— Vous ne croyez pas que vous pourriez… »

Ils s’arrêtèrent.

« C’est le moins que je pourrais faire, dit dame Ramkin.

— Mais vous nous donnez déjà des nouveaux locaux et tout !

— Je ne fais que mon devoir de bonne citoyenne. S’il vous plaît, acceptez Bravegars comme… comme ami. »

Vimaire sentit qu’on le poussait centimètre après centimètre sur une planche très étroite au-dessus d’un gouffre insondable.

« Je ne sais même pas ce qu’ils mangent, dit-il.

— Ils sont omnivores, en réalité, le renseigna-t-elle. Ils mangent tout sauf le métal et les pierres ignées. On ne fait pas la fine bouche, vous savez, quand on grandit dans des marais.

— Mais est-ce qu’il ne faut pas le sortir en promenade ? Ou en vol, je ne sais pas, moi ?

— Il dort les trois quarts du temps. » Elle gratta le dessus de la tête écailleuse de l’affreuse bête. « C’est le dragon le plus tranquille que j’aie jamais élevé, je dois dire.

— Et pour ce qui est de… euh… vous savez ? » Il montra la fourche à fumier.

— Eh bien, il s’agit surtout de gaz. Installez-le simplement dans un local bien aéré. Vous n’avez pas de tapis de valeur, je pense ? Il vaut mieux éviter qu’ils vous lèchent la figure, mais on peut les habituer à maîtriser leur flamme. Ils sont très pratiques pour allumer des feux. »

Bravegars Balluchon Plumepierre se coucha en rond dans un déluge de bruits de plomberie.

Ils ont huit estomacs, se souvint Vimaire ; les illustrations du livre montraient bien les détails. Et ils ont encore des tas d’autres machins comme des tubes de distillation fractionnée et des appareils alchimiques délirants.

Aucun dragon des marais ne pourrait terroriser un royaume, sauf par accident. Vimaire se demanda combien de hardis héros en avaient tué. C’était affreusement cruel de s’en prendre à des créatures dont le seul crime était d’exploser distraitement en vol, ce qui n’était d’ailleurs pas leur habitude. Rien que d’y penser, la colère le prenait. Une race de ratés, de… mauvais jets, voilà ce qu’étaient les dragons. Nés pour perdre. Pour vivre vite et mourir à tous les vents. Omnivores ou pas, ils ne vivaient en vérité que grâce à leur courage, en parcourant le monde à tire-d’aile, l’air de s’excuser, dans une peur bleue de leur propre système digestif. La famille à peine remise de l’explosion du père, un crétin en armure débarquait avec ses gros sabots dans le marais pour planter une épée dans un paquet d’intestins qui n’étaient de toute façon qu’à deux doigts de l’autodestruction.

Hah. Ce serait intéressant de voir comment les vaillants tueurs de dragons d’antan affrontaient le grand dragon. En armure ? Mieux valait s’abstenir d’en porter. Le résultat serait le même, n’importe comment, et les cendres ne se retrouveraient pas pré-emballées dans leur papier alu.

Il fixa longuement la bestiole difforme, et l’idée qui frappait à la porte de son cerveau depuis plusieurs minutes pour attirer son attention put enfin entrer. Tout le monde à Ankh-Morpork voulait découvrir la tanière du dragon. La découvrir vide, en tout cas. Des morceaux de bois sur une tige ne suffiraient pas, ça, il en était sûr. Mais, comme on dit, à voleur[17]

Vimaire demanda : « Est-ce qu’un dragon pourrait en flairer un autre ? Le suivre à la trace, quoi ? »

* * *

Chère mère, écrivit Carotte,

Ça, pour une surprise… Hier soir, le dragon a brûlé nos bureaux, et voilà qu’on nous en donne des mieux, dans une maison qui s’appelle la Maison des Orfèvres, en face de l’opéra. Comme dit le sergent Côlon, on fait notre chemin dans le monde, et il a demandé à Chicard d’éviter de vendre les meubles. Faire son chemin dans le monde, ça s’appelle une métaphore, et j’apprends à les reconnaître : c’est comme mentir, mais en plus décoratif. On a des vrais tapis pour cracher dessus. Deux fois aujourd’hui des groupes de citoyens ont voulu fouiller les caves pour trouver le dragon, c’est incroyable. Ils retournent les cabinets de tout le monde et fourrent leur nez dans les greniers, on dirait une fièvre. C’est que les gens n’ont pas le temps de s’occuper de grand-chose d’autre, et comme dit le sergent Côlon, quand on va faire notre ronde et qu’on crie « il est minuit et tout va bien » pendant qu’un dragon est en train de fondre la rue, on se sent un peu couillons.

J’ai déménagé de chez madame Paluche parce qu’il y a des dizaines de chambres ici. C’était triste, et elles m’ont fait un gâteau, mais je crois que j’y gagne, même si madame Paluche ne m’a jamais réclamé de loyer, ce qui est très gentil de sa part, vu quelle est veuve d’un monsieur Poignet, qu’elle a beaucoup de jolies filles à élever, plus les dots, ekcétra.

Je suis aussi devenu l’ami de ce singe – mais il préfère qu’on l’appelle anthropoïde – qui n’arrête pas de passer voir si on a retrouvé son livre. Chicard dit que c’est un crétin plein de puces parce que le singe lui a gagné dix-huit sous à Monsieur-l’Oignon-l’Andouille, un jeu de hasard avec des cartes auquel je ne joue pas. J’ai parlé à Chicard des lois sur le jeu (règlement), et il m’a répondu « Fais pas chier » ; ce qui enfreint, je pense, les ordonnances sur la décence de 1389, mais j’ai décidé de ne pas en tenir compte.

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17

L’expression « À voleur, voleur et demi » en avait à l’époque supplanté une autre qui disait « Il faut un voleur pour attraper un voleur », laquelle avait elle-même (après des démarches véhémentes de la Guilde des Voleurs) remplacé un proverbe typiquement morporkien beaucoup plus ancien qui, lui, prétendait : « Il faut un grand trou aux parois truffées de ressorts, de fils de détente, de lames de couteaux tournoyantes mues par la force hydraulique, de verre pilé et de scorpions pour attraper un voleur. »