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* * *

Herbert Van Mook courait toujours, malgré un point aigu au côté, mû par une seule idée : l’or. C’était idiot de se dépêcher ainsi : si le camion était embourbé, il n’allait pas repartir en cinq minutes. Seulement, c’était plus fort que lui !

La pluie avait cessé, il s’en était tout juste aperçu. Il était tombé plusieurs fois et ressemblait à un fantôme rouge. Il ralentit, la bouche ouverte, écrasé de chaleur, fit un écart machinal pour éviter un serpent vert jade qui traversait la piste.

Il s’arrêta une seconde, guettant un bruit de moteur, mais ne perçut que des cris d’oiseaux et repartit. Le visage de Tonton Beretta convulsé de haine et de peur au moment où il l’avait enfermé dans la chambre forte, passa devant ses yeux et cela lui mit du cœur au ventre. Il finirait par gagner. Quant à Rachel, avec son or, il en trouverait des milliers mieux qu’elle.

* * *

— Malko ! Viens.

Malko se redressa et courut vers le camion, abandonnant la branche qu’il était en train de couper à la machette de la main gauche. Rachel était penchée sur Greta Koopsie. La jeune Hollandaise avait les yeux fermés et sa tête ballottait de gauche à droite comme un métronome détraqué.

Malko lui tâta le poignet. Son pouls devait battre à 160, avec des pulsions irrégulières.

— Greta ! appela-t-il. Greta !

La Hollandaise entrouvrit les yeux. Son regard était vitreux, pourtant ses lèvres esquissèrent une sorte de sourire et elle balbutia quelques mots incompréhensibles.

— Nous allons repartir, dit Malko, et dans deux heures nous serons dans l’avion.

Elle ne sembla pas comprendre ce qu’il disait, recommença, à gémir. Il caressa son front brûlant. Elle paraissait souffrir beaucoup. Rachel demanda à Malko :

— Occupez-vous d’elle, je vais chercher des feuilles de bananier pour la rafraîchir.

Malko prit sa place, soutenant la tête de Greta Koopsie. Rachel revint quelques minutes plus tard et couvrit la tête de Greta, la transformant en cocon vert.

Malko reprit son travail épuisant et fastidieux : couper les branches, les coincer sous le camion devant les roues pour établir une surface moins glissante que la latérite. Il avait creusé un vrai trou devant la roue enlisée, le garnissant d’une vieille souche recouverte de branchages. Tout cela était imbibé d’eau, mais valait mieux que le magma rouge qui emprisonnait la roue. De nouveau son bras lui faisait mal à hurler. Il parvint à couper une grosse branche noueuse et vint l’ajouter au lit de fougères arborescentes déjà en place. Puis, il regarda son œuvre. Il fallait tenter le coup. La pluie risquait de recommencer et alors… Il éleva une prière au ciel pour que la piste ne comporte pas d’autres pièges semblables : il se sentait trop épuisé pour recommencer une autre opération.

Il essuya son front recouvert d’une croûte faite de boue rouge et de sueur, et appela Rachel :

— Venez, aidez-moi, il faut débarquer la civière.

À deux, ils parvinrent à la faire glisser jusqu’à l’arrière du camion. La descente à terre fut plus acrobatique et Julius Harb faillit basculer dans la boue. Malko se redressa, les jambes flageolantes. Tant pis, Greta allait demeurer dans le camion. De toute façon, la jeune femme était incapable de se tenir debout et il ne se sentait pas le courage de l’allonger sur ce sol gluant.

— Guidez-moi, demanda-t-il à Rachel.

Celle-ci pataugea dans la glaise rouge et passa devant le camion. Malko reprit place derrière le volant, appuya sur le démarreur et le moteur ronronna aussitôt. Il passa la première, s’assura que les quatre roues étaient crabotées et, tout doucement, commença à laisser filer l’embrayage. Trop brutal, les roues patineraient, pas assez, il calerait. Il fallait s’arracher progressivement. La résistance se fit très vite sentir. Malko serra les dents. Surtout ne pas emballer le moteur. Il ne sentait même plus son bras blessé. Le Willys bougea un peu. Les roues avant accrochaient bien. Rachel lui fit signe de braquer à gauche. Malko sentit le véhicule commencer à se dégager du cloaque, centimètre par centimètre, comme un grimpeur arrive au sommet d’une falaise. Puis, un lent glissement en arrière lui amena le cœur dans la gorge. De nouveau le camion ripait vers le trou. Il y avait une décision à prendre en une fraction de seconde. Stopper ou tenter le tout pour le tout.

Malko écrasa l’accélérateur.

Le moteur rugit, le camion vibra de toutes ses tôles et soudain avec une brutale secousse, partit en crabe, et retomba sur la gauche. Malko n’eut que le temps de redresser pour ne pas écraser Rachel. Il s’arrêta et débraya avec un cri de joie.

D’un saut, il fut à terre. Il ne restait plus qu’à remettre la civière de Julius Harb dans le camion. Il regarda la mare rougeâtre encore agitée de rides, puis le petit tas des barres d’or entassées sur la piste. Dérisoire à côté des arbres gigantesques de la forêt, insolite, surréaliste.

Ce fut presque plus facile de remonter Julius Harb que de le descendre. Malko n’osait pas regarder le pansement sanguinolent de sa cheville. Quant à Greta Koopsie, son état n’avait pas évolué. Les feuilles de bananiers maintenaient une fraîcheur relative sur son visage.

— On y va, dit Malko.

Il démarra. Ce n’était plus du tout la même sensation. Allégé, le camion semblait voler sur la latérite humide. Il allait pouvoir rouler beaucoup plus vite. Seulement, il n’avait pas parcouru cent mètres que la voix angoissée de Rachel le fit sursauter.

— Malko ! Malko ! Arrête-toi.

Il freina et se retourna, la gorge nouée. Greta Koopsie était en train de vomir, agitée de spasmes, envoyant ses jambes dans tous les sens. Avec horreur, il vit qu’elle crachait du sang ! Sautant à terre, il gagna l’arrière du camion.

Greta était livide, sa mâchoire tremblait et sa respiration était saccadée et irrégulière. Julius Harb la fixait, l’air affolé.

— Elle est brûlante ! fit Rachel. Ça ne va pas.

Malko maudit son impuissance. De plus, les cahots de la piste étaient une torture pour la jeune femme. Il aurait fallu un hélicoptère. Mais au Surinam… Penser qu’il était à quelques centaines de kilomètres d’une base de lancement de fusées[25], de la civilisation la plus avancée du xxe siècle…

— Je vais essayer de rouler doucement, dit-il.

Rachel opina. Soudain, Greta eut un sursaut, ses yeux s’ouvrirent et Malko eut l’impression de recevoir un coup de poignard. C’était une vision d’horreur : ils étaient rouges, comme ceux d’un lapin angora. Tous les petits vaisseaux du blanc de l’œil avaient éclaté sous la pression du sang. Elle n’avait plus de regard. Il lui prit la main, appela sans obtenir de réaction. Une veine battait follement sur son cou. Rachel porta la main à ses lèvres, comme pour étouffer un sanglot.

— Elle va…

Malko ne répondit pas, refrénant une envie de hurler. Greta poussa une sorte de soupir et sa bouche s’ouvrit. Malko crut qu’elle allait parler, mais aucun son ne sortit et la bouche ne se referma pas. Un spasme léger parcourut son corps et ce fut tout. Rachel était figée, de grosses larmes coulaient sur son visage enfantin et sensuel. Julius Harb fit le signe de croix et murmura :

— Ces serpents-là, ça ne pardonne pas. Son cerveau a éclaté.

Hémorragie cérébrale. Malko se pencha et ferma les pauvres yeux striés de rouge. Quel étrange destin pour la petite secrétaire de Rotterdam. Il éprouvait un grand vide, une tristesse atroce, cette sensation d’irréversibilité qu’on a devant la mort.

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25

Kourou, en Guyane française.