D’un coup de genou, je fais avorter le rugissement que le Gros s’apprêtait à libérer.
— Non, il tient un bureau de tabac…
— Dans un passage du même nom, ajoute le fin Béru en tortillant ses grosses francforts indignées.
On nous apporte d’autorité la boutanche à dix raides annoncée à l’extérieur. C’est du Nestor Durand authentique, aussi brut que Bérurier, récolté à Colombise-de-Maideux dans la Haute-Marne, à seulement 180 kilomètres d’Epernay. Il a le goût de bouchon, ce qui, à tout prendre, est préférable à son goût d’origine…
— Vous nous faites danser, messieurs ? sollicite Marysa.
A cet instant, l’orchestre tangote à tout-va. L’un des musicos joue de la courgette évidée et un autre du peigne fin, c’est vous dire à quel point on baigne dans le typique !
— Je veux bien, consent mon camarade, mais je vous préviens que moi, en dehors de la valse lente, j’suis pas Roland Petit. Nez en moins, si un peu de gymnastique peut vous décrasser les deltoïdes, je suis partant !
Galamment il se lève et s’incline sur Marysa.
— Mon petit cœur, mes deux battoirs sont à vous.
La pauvrette réprime sa panique. Dans sa profession tout n’est pas aussi rose qu’on pourrait le supposer[14]. Il y a des hauts et des abats. Elle vient de toucher son tripier, c’est la vie.
Courageusement, elle se laisse emparer par Béru. Il n’a jamais eu le côté Serge Lifar, mon Valeureux. Lui, sur une piste de danse, c’est un peu comme une pelle mécanique dans un salon Louis XV, ça fait durement anachronique, croyez-moi. L’ours Martin en exhibition. En avant pour la marche des scaphandriers ! Il soulève ses pataugas à cinquante centimètres du plancher et reprend durement appui avec le sol. Il est penché en avant, formidable tâcheron du tango enjôleur. Il tortille son énorme dargif comme s’il le chargeait d’assurer la cadence ! Son numéro tient de la foulée du vendangeur piétinant sa récolte dans la cuve et de la bourrée auvergnate. C’est lent, pesant, martelé. Et faut voir comme il cramponne sa partenaire ! Plaqué à elle de toute son épaisse poitrine, la tête rejetée en arrière à des fins respiratoires, il garde le bras gauche rigoureusement à l’équerre, raide comme un panneau de signalisation, tandis que son bras droit enserre la taille de Marysa d’une manière extrêmement farouche. Les musiqueux sont comme hypnotisés par cette démonstration. Le joueur de courgette s’en tape sur les doigts de stupeur, les loufiats s’embusquent derrière les piliers pour mater…
— Dites donc, plaisante Josepha, c’est un pittoresque, votre cousin, dans son genre.
— Toute la poésie rurale française, mon petit cœur…
On s’offre le tango nous aussi. Les donzelles sont des futées, les beaux esprits de la prostitution. Pour les questionner, il faut enfiler ses gants de velours et prendre son temps.
En dansant, voilà que je me remets à penser à Odile. Un soir, chez elle, la radio mise en sourdine diffusait un slow. Nous étions nus. Je l’ai saisie dans mes bras et l’ai entraînée dans la danse. Elle avait gardé son front appuyé contre ma poitrine pendant tout le temps de nos évolutions… C’était doux comme une sieste au milieu de l’été. Un moment de vrai bonheur…
— Vous rêvez, Antoine ? demande Josepha.
C’est vrai qu’on ne dirait pas des putes, ces filles.
— J’évoquais une histoire d’amour, avoué-je.
— Beaucoup d’histoires d’amour s’achèvent dans nos bras, dit-elle. Nous sommes un peu l’Armée du Salut des amoureux déçus…
Elle ricane et ajoute :
— Sauf que notre taxe d’hébergement est plus élevée…
J’aimerais, par vanité d’homme, lui dire que je ne suis pas un amoureux déçu, mais à quoi bon ? Elle s’en tamponne, de mes problèmes sentimentaux. Chaque nuit, des types riches et saouls lui racontent leurs misères ; son job consiste à les écouter, à faire semblant de s’y intéresser, ça doit être tartant à la longue… Elle ne raconte pas les siennes, Josepha. Tout ce qu’un homme demande jamais à une fille de joie c’est : « Comment en es-tu arrivée là ?Elles sont toujours logées à la même « antienne ». Ce mystère, ça les tracasse, les bonshommes. Ils veulent savoir le comment du pourquoi du tapin. Connaître les cabrioles et les culbutes qui ont fait d’une jeune fille pubère une prostituée. En secret, les tenaille le louable désir de la sauver, de la remettre à coups de bonnes paroles et de tringlard dans le droit chemin. Les ambitieux ! Les prétentiards ! Ils croient posséder la braguette magique, la flûte enchantée. Ce sont les enchanteurs Merlin de la rédemption. Ils sont persuadés que leur bitougnot à tête vadrouilleuse recèle des vertus salvatrices, qu’il distille un filtre prodigieux, capable de plonger les demoiselles pouffiasses dans l’extase du salut. Leur braguette, c’est la grotte miraculeuse, ce qui en sort doit déguiser la plus salope radasse en Bernadette Soubiroute ! Des tendres pigeons, voilà ce qu’ils sont. Et tellement fastoches à plumer que ces dames s’en donnent à cœur joie.
Sur la piste incendiée par les rouges projecteurs du tango argentin, Marysa, bloquée par Béru, souffre mille morts. Une fois sur deux mouvements il lui écrase un pied. Elle ponctue la danse de petites exclamations douloureuses. Elle s’oblige à la patience, fait sa B.A. du mois. Pendant ce temps, le maître d’hôtel vide nos coupes dans le seau à champagne et les emplit de nouveau, histoire de faire marcher le commerce. C’est de bonne guerre, chacun se débrouille, ici ne sommes-nous pas dans l’univers factice du connard à piller ? A piller à cheval et en voiture ! Par tous les moyens : depuis le champ’ jusqu’au plumard, en passant par la dame à la rose-boutonnière qui, là-bas, guette la fin de la danse, sa corbeille de baccarats à la main.
Sur un dernier accord de cucurbitacée séchée, le tango s’achève. Marysa se rapatrie vers notre table en boitillant.
— Eh bien, mon gros loup, déclare-t-elle au gars Béru en s’asseyant, tu pourras me débloquer des crédits pour que je m’achète une autre paire de souliers. Qu’est-ce que tu m’as mis !
Le Gravos se fend d’un large sourire indulgent.
— J’avais prévenu que question danse j’avais pas été formé dans les ballets du marquis de Cul et Vase, rectifia-t-il. J’ai pas l’ambition de réclamer ma licence de pro, ma gosse.
Il vide sa coupe et, oubliant un instant le drame qui assombrit sa vie conjugale, il enchaîne, l’œil allumé :
— En tout cas, ce dont en ce qui te concerne, je peux te dire que pour le massage de nombril tu es superchampionne. Oh pardon ! pendant qu’on tanguait j’avais du 220 volts dans la brioche, poupée. J’ai idée que, lorsque tu tiens à t’en donner la peine, tu dois vous scalper le Mohican de première… T’as le derme enchanteur et le coup de reins qui met en condition.
Bien que ces compliments émanent d’un gros lourdingue, ils n’en flattent pas moins la bergère qui se met à ciller d’un air prometteur.
— Je crois pouvoir t’affirmer que tu ne t’embêteras pas avec moi, Alexandre, chuchote-t-elle, très intime.
Le Mahousse en violit. Sa cavalière profite de son désarroi pour vider sa coupe dans celle de Béru. Le maître d’hôtel attentif se précipite pour la lui remplir. Il fait remarquer ostensiblement que la bouteille est morte et un de ses péones, paré pour la manœuvre, en débouche une nouvelle, sortie comme par magie de ses manches kimono.
Deux quilles ! C’est la bonne moyenne. Ces demoiselles viennent de remplir la première partie de leur programme. L’opération limonade étant achevée, elles s’apprêtent à déclencher leur grande offensive d’hiver.
— Dites donc, les amours, s’écrie brusquement Josepha, vous ne trouvez pas qu’il se fait tard ? On pourrait peut-être songer aux choses sérieuses, non ?