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Tu la trouves pas misérable dans son genre, notre condition ? A priori, on a tout : l’intelligence, le pognon… On peut envoyer des fusées dans la Lune, attacher des casseroles à la queue des chiens, regarder la télévision, cuisiner des rognons sauce madère, écrire des livres, sauter des dames, des messieurs ou même des chèvres si le cœur vous en dit, et pourtant on reste accroché à cette saloperie de fil invisible qui vous tire dans la mouscaille lorsqu’il en a envie.

Il se sèche à grand renfort de coups de coudes, comme on sèche une page manuscrite au moyen d’un tampon buvard. Il est virulent soudain, chauffé au rouge par les maléfices du destin. Il s’insurge contre lui.

— Qui de plus simple que moi et Berthe, enchaîne-t-il. On vivait peinards. Je faisais mon boulot, je rentrais à tome (comme disent les Savoyards). On graillait sa bonne bouffe. On s’engueulait un brin, vu que la cohabitation a ses nécessités ; et puis c’était le doux plumard et ses délices. Le radada façon cosaque, avec hurlement de bois de lit. La belle chevauchée fantasque, Mec. J’y fêtais son jubilé, à Mme Bérurier. J’y célébrais son culte suprême. Après l’extase, on rigolait un chouïa, pour dire de se montrer qu’on avait l’esprit français à revendre. C’étaient les belles joyeusetés soudardes à propos de nos prouesses ou, dans des jours féculeux, carrément le concours de pets. Je sais : y a des chichiteux qui veulent pas admettre l’humour du pet. Ils tordent le nez. Et pourtant, ça vaut tous les bons mots, un beau pet. Jamais les blasonnés, les bidasses de la chasse à courre voudraient en convenir. Ils seraient scandalisés de m’entendre. De même, toi, si tu oses répéter ça dans tes bouquins[16] ils vont t’accueillir avec des daims. Tu passeras pour le vilain grossier pas académisable jamais ; le peigne-cul de la littérature ; l’agresseur des belles lettres. T’auras pas de médailles, San-A., pas d’honneurs. On t’enverra plus de cartons, on regardera si ta paluche est propre avant de te la serrer.

On te pardonnera les trucs osés, on t’autorisera le scabreux, t’auras le droit de côtoyer l’immoral, de chahuter le gouvernement, de blaguer la religion, mais pas de les choquer avec un malheureux courant d’air humain. Dans leur société de mes fesses, y a des limites à ne pas franchir, des inconvenances à ne pas aborder ; ou alors t’es mis au banc d’infamie recta et pour toujours. C’est pas une ode au Général ou un hymne à Paul VI qui te réhabilitera. Tu seras réputé galeux à perpète : illisable ! On continuera d’acheter tes livres mais on les cachera dans les ouatères et quand on leur causera de toi, à ces précieux, ils diront, les hypocrites : San-Antonio ? Quelle horreur ! Moi, lire ça ! Vous me prenez pour qui est-ce[17] ? Un vrai écrivain peut pas se permettre, ou alors faut qu’il ait la patience d’être posthume. Toi, si tu te tues en avion ou si tu es assassiné par un mari jalmince, tu as p’t’être ta chance des fois que tes féaux parviendront à l’imposer, ta moelle. Sinon t’as rien à espérer, San-A. Personne ne voudra jamais les casser, les os de tes écrits !

Il se tait enfin, à bout de lyrisme. Le chagrin le met en verve. Il sait s’exprimer lorsqu’une forte émotion l’embrase. Et comme il a raison, comme il pense et voit juste, Béru. Comme il connaît bien son pauvre monde ! Un jour on me réduira. Je serai bouclé dans mes derniers retranchements. Alors je n’écrirai plus que pour les étudiants, les médecins et les militaires parce qu’il n’y aura plus qu’eux qui posséderont suffisamment de couilles pour me lire. Pour les autres, ce sera fini. San-A. sera devenu trop gaulois, trop rabelaisien comme ils disent (merci au passage du compliment). San-A. sera allé trop loin. Il n’aura pas su respecter les lois de la tolérance. Son permis d’auteur lui sera retiré pour n’avoir pas respecté le trait rouge délimitant la marge. Ça se prépare, ça se précise. Voilà qu’on réédite Delly, mes fils. C’est un signe, faites bien gaffe. Ensuite, ce sera la comtesse de Ségur, puis le révérend Schproumtz ! La France s’éteint.

Elle n’a plus rien dans sa culotte. Elle est devenue oiseuse, un peu odieuse aussi. Quand le kangourou est flasque, c’est la fin de tout.

Cette digression nous a permis de traverser Paris dans le sens Nord-Sud et d’atteindre sans encombre le boulevard Raspail. C’est fou le chemin qu’on peut parcourir à la faveur d’une digression.

Le Red Dog justifie son enseigne néonesque par une sorte de teckel long de trois mètres qui surmonte la façade. Cet animal longiligne est peint en rouge vif et la série de mamelles qui lui pendent du ventre nous indique qu’on l’a voulu du sexe féminin. Un portier mal réveillé (on mal endormi, au choix) nous ouvre la porte. Il semble assez éberlué de voir radiner de la clientèle à cette heure tardive.

La salle est divisée en trois parties : la scène, la piste bordée de tables, et une galerie semi-circulaire au centre de laquelle se trouve un bar.

Une vingtaine de personnes s’attardent encore en ce lieu, devant des bouteilles vides, en feignant de s’intéresser aux soubresauts de deux négresses emplumées qui se trémoussent le nombril en cadence, au son sourd de deux tam-tams. La fille du vestiaire somnole, je la réveille d’un majestueux sourire.

— Dites-moi, ma belle enfant, elle est ici ce soir, Hildegarde ?

Mlle Laissez-moi-votre-pardessus-il-fait-chaud-dans-la-salle se frotte les stores d’un pouce agile.

— Qui ça ? demande-t-elle.

Je lui montre la photo de mon insaisissable Allemande.

— Le petit joyau que voici ?

Elle regarde et hoche la tête.

— Ça fait quatre jours qu’on ne l’a pas revue.

— Elle a travaillé longtemps chez vous ?

En personne d’expérience, elle nous toise. Nous sommes deux, nous posons des questions, Béru malodore des pieds, pas d’erreur : c’est signé Poulaga. Alors elle se recroqueville. La Rousse, elle la côtoie mais évite son contact au maxi. Elle tient à rester dans son box, embusquée parmi les lardeuss et les badas des noceurs, à l’abri des complications.

— Moi, vous savez, évasive-t-elle. Vous devriez vous adresser à M. Albert, le gérant.

— Et où peut-on le rencontrer, ce cher homme ?

Elle nous désigne un gros zig adipeux, vêtu d’un costume à discrètes rayures blanches et bleues, dont la boutonnière se charlestrénise d’un œillet. Le personnage a d’abondants cheveux gris, un nez large dont l’arête est barrée de cicatrices et des paupières tellement gonflées qu’elles ressemblent à deux blagues à tabac pleines. Pour l’instant, il est occupé à faire le point de la soirée en compagnie du chef loufiat.

Je m’approche de lui.

— Pardon de vous déranger, monsieur Albert, mais j’aurais un petit renseignement à vous demander…

Il réagit plus vite encore que la vestiaire-woman. Un regard lui suffit pour nous situer. Il ne répond rien. Chacune de ses syllabes doit être filtrée, répertoriée, pesée.

De nouveau la photographie d’Hildegarde ! On va finir par l’user à force de la regarder, celle-là ! Il lui file sans broncher un petit coup de périscope. Il possède un drôle de self-contrôle.

— Alors ? demande-t-il.

— Cette môme a travaillé chez vous ?

— Quelques jours…

— Et puis ?

— Disparue…

— Comment l’aviez-vous recrutée ?

— Recommandée par un ami.

Vous parlez d’un gros père laconique, ce M. Albert ! D’abord, Albert, c’est sûrement le prénom de l’arrière-petit-neveu de son concierge. Son vrai blaze doit s’écrire avec des caractères ressemblant à du vermicelle. Il serait iranien on pakistanais que ça ne me surprendrait pas.

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16

J’ose.

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17

Béru a raison. Récemment, je me trouvais chez un bijoutier de Dakar à qui je me fis connaître. Il se montra enchanté et me déclara d’un ton d’excuse : « Si je vous disais que je ne lis que vous ! Ici on devient feignant, la bonne littérature on n’a pas la force. Tandis que vos conneries ça délasse, il faut nous comprendre. » Il était tellement navré de me lire que je lui ai pardonné.