— Je préfère assister à la séance, refusé-je, j’ai jamais vu tatouer, ça m’intéresse…
— Alors, posez votre baigneur sur cette chaise, vous allez assister à du grand art.
Lors, il se consacre à l’Arabe qui l’attend bien sagement.
— C’est bien décidé pour ce modèle, m’sieur ? il lui demande en désignant un motif extrêmement discret représentant une panthère étouffée par un boa.
— Oui, assure fermement le client.
— Vous avez raison, approuve Jeannot, c’est de bon ton et ça va bien recouvrir votre précédent tatouage.
Nous nous penchons. Effectivement, le patient porte à l’avant-bras un croissant de lune avec garniture d’étoiles. Le dessin est comme dilué car, explique l’homme, il a tenté de se le gommer, mais comme il n’y parvenait pas, il a opté pour les grands moyens : se faire tatouer par-dessus un dessin plus important et plus moderne. Jeannot, c’est le supercrack de l’encre de Chine. Il exécute de vrais Rembrandt sur les peaux de toute race. Il félicite encore le Nordaf pour son choix judicieux. Le boa panthéricide, c’est comme qui dirait son cheval de bataille, le modèle-choc de sa nouvelle collection. Il prédit que l’été prochain ça fera fureur. Y a déjà une demande folle. L’ancre marine, la tête de mort, la femme à poil, ça se démode à toute vibure. Les prénoms aussi, et encore plus les déclarations. De nos jours, les tatoués deviennent prévoyants. Les « A Valentine pour toujours », ils font gaffe. Ils prennent conscience de l’avenir incertain, il nous explique ça, Jeannot, en décalquant la panthère emboatée sur le bras du client. Y a plus que certains veufs pour se faire indélébiliter leur chagrin sur le cœur, prenant leur poitrine pour une pierre tombale et y faisant graver leur pathétique amour. Quelques mois plus tard, ils reviennent trouver Jeannot, ces inconsolables. Ils ne sont plus en noir et ils ont l’air gêné. Ils ont trouvé l’âme sœur, alors, n’est-ce pas, par délicatesse… Jeannot, il est paré pour la nouvelle manœuvre. Il y va d’une grande fresque par-dessus l’inscription désespérée : le combat aéronaval, Pearl Harbor, carrément, avec naufrage du porte-avions au premier plan. C’est fou ce qu’il marne dans la retouche, Jeannot, l’homme est d’humeur si changeante. Un jour, tiens, il a tatoué Bardot sur le bide d’un jeunot. Par la suite, le petit gars est revenu, sévère, il avait lu des trucs sur la B.B. nationale, il était déçu, il voulait plus la coltiner entre son nombril et son pubis, y a fallu lui exécuter un grand machin hors commerce sur le baquet, une scène tropicale, avec des porteurs noirs et des palétuviers géants[18]. Pour en revenir, la panthère au boa, c’est appelé à faire de l’usage, ça ne conduit pas aux remords ; c’est décoratif, artistique, même. Et quand on se cantonne dans l’art, on est fatalement gagnant. C’est comme une robe noire : on peut la mettre en toute circonstance sans faire de faute de goût.
— Fumez une cigarette, m’sieur, au départ, ça risque de vous faire un peu mal, les contours c’est toujours plus sensible, explique Jeannot à son patient.
Docile, l’Arabe se pique une cousue dans le bec. Il ne frémit pas… Il veut nous montrer qu’il a du courage à solder. Le courage, faut bien avoir l’occasion de le déballer de temps en temps, ou alors à quoi ça servirait de le laisser macérer en soi inutilement ?
Jeannot lui a nettoyé le brandillon à l’alcool à 90°. Il a décalqué son beau motif. Maintenant, il ajuste l’aiguille encrée de noir dans son appareil électrique. Il va le faufiler, l’ami Singer ! Ça tic-tic ; ça tac-tac. L’aiguille crache noir sur les contours du dessin. Des gouttes de sang perlent à travers l’encre. Une vraie dégueulasserie. Tous les trois on quatre centimètres, Jeanne stoppe son compostage pour essuyer sa gravure d’un coup d’éponge…
— Regardez un peu mon album pendant ce temps, nous propose-t-il. Il contient les photographies de mes plus surprenants tatouages.
Passionnés, nous empoignons son livre d’or. Il n’a pas menti. C’est une plongée pas croyable dans les limbes de l’humain, là où ça floflotte, là où ça fait des bulles et où la cervelle ressemble à de la gomme arabique chauffée au bain-marie. On y découvre de l’inimaginable, du démentiel, du supraterrestre, du chancelant. On prend peur de l’homme brusquement, à mater ces clichés.
On se dit qu’il n’est plus tolérable, l’homme, qu’il a raison de vouloir se tailler dans le cosmos, vu qu’il devient franchement indésirable sur cette terre. Il a perdu l’usage de notre planète. Une démission terrestre ! C’est déjà la décélération pour un piqué aux Enfers. On rencontre un mec portant dans le dos une immense croix tatouée, ça lui part du cou, ça lui descend jusqu’à la raie des miches et, dans le sens de la largeur, ça va d’un poignet à l’autre… C’est le moindre mal, le cas le plus bénin, de la broutille… Plus loin, on trouve un zigoto inconditionnel auquel Jeannot a tatoué le portrait du Général sur la poitrine[19]. C’était entre le ballottage et l’élection. Il avait pris peur pour son idole, alors il a voulu l’avoir dans la peau, notre général. Le faire participer à sa vie intime ; le frotter sur les nichons des dames. L’été, il l’emmène bronzer. Le président revient tout noircicot de Palavas-les-Flots ; une mine superbe, ça lui fait ! C’est la consécration suprême, il me semble, vous trouvez pas ? Avoir sa frime dans le marbre ou le bronze c’est rien ; mais l’avoir gravée dans la chair vivante de ses contemporains, mince ! c’est autre chose, ça va loin, ça recule les limites de la vénération. Ça vous déifie ! Tous les gnaces qui lui passent la grosse lichouille, à de Gaulle, est-ce qu’ils seraient seulement capables d’en faire autant ? Hein ? les ministres, les féaux, les apologistes, les biographes obséquieux, qu’est-ce qu’ils attendent pour trotter chez Jeannot ? Ils auraient le patron à vie sur le buffet, en couleur et avec ses étoiles. Se faire graver pour l’éternité le symbole vénérable de la Ve dans le lard, ça doit être tentant. Faut qu’ils y aillent, je jure que c’est du beau travail, vachement ressemblant et pouvant affronter les intempéries, l’ouate thermogène, les révulsifs les plus corrosifs… Je serais le Général, j’exigerais ça comme témoignage d’absolue sincérité, de loyalisme éperdu. Si bien que les réceptions élyséennes auraient lieu en tenue de corsaire. Tous les jules torse nu pour exhiber leur tatouage ! Certains arboreraient un de Gaulle en civil, d’autres un de Gaulle en uniforme, on trouverait des tas de variantes.
On le représenterait par exemple au Forum, en train de jevousaicomprendre. Ou bien, pour les gros, dans des scènes allégoriques, avec les ailes de la Victoire au képi, boutant les Allemands ou les Américains hors de France. Et puis tenez, une somptueuse fresque : le président pendant sa conférence de presse, avec la forêt de micros devant lui, et à ses côtés, les ministres qui roupillent. Mais je les connais : ils ne le feront pas, je prédis. Leur dévotion ne va pas assez loin. La ferveur, c’est un costume des dimanches, ils se réservent presque tous la possibilité d’en changer. Outre le gaulliste tatoué, l’album montre d’autres dessins bien étranges. Une tombe ! Un jardin botanique… La palme (à propos de jardin botanique) revient tout de même à un petit fripon qui s’est fait déguiser le zigouigoui en souris. En v’là un que sa nana devait trop appeler mon rat ! C’est frappant comme transformation. Son bigoudi folâtre, c’est textuel une mignonne souris, avec de petites oreilles, de la moustache et des yeux gentils.
Le camarade Béru éclate de rire.
— Ah ! je te jure ! fait-il en brandissant l’album, la mine des madames quand il leur déballe l’objet ! Elles doivent grimper sur la table en criant au charron, les pauvrettes !