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Paris sous la neige, à cinq plombes du mat ! L’heure blafarde et pure. La ville est ivre de solitude.

Pour commencer, je prends la direction de l’Etoile, pensant rentrer chez moi, à Saint-Cloud, et puis, parvenu au mausolée de l’Inconnu, je me dis qu’Odile crèche à deux pas et qu’il serait doux de la réveiller. « Ah, madame, si vous saviez avec quoi je frappe !C’est une heure industrielle, comme dit Béru, mais l’amour justifie tous les manquements aux usages, n’est-il pas vrai ?

Alors j’adopte l’avenue Victor-Hugo (ô combien de marins, combien de capitaines !..) et, signe de Vénus ou de Cupidon ? je trouve une place juste devant la porte cochère de ma dame. Je déclique et claque la lourde. Un chat furtif et papelard qui inventoriait les poubelles se sauve, fait dix mètres et se retourne pour m’accabler d’un vilain regard de chat importuné.

Odile, c’est au troisième gauche. Il y a un strapontin fixé au mur à côté de son paillasson. La maison sent la moquette neuve car on a refait la cage d’escadrin. Je sonnaille sur le rythme établi lors de mes fréquentes visites. Il me vient un léger pinçon. Je me dis : « Et si tu te berlurais à son propos, San-A. ? Si cette jeune femme avait un monsieur sérieux pour ses quittances de gaz ? Suppose qu’il soit là, au dodo, et que tu radines dans leur intimité ?La porte s’entrouvre, sans bruit. Odile est là, souriante, avec des algues de sommeil accrochées à ses cils. Son expression heureuse me rassure.

— Mon amour, quel bonheur ! chuchote-t-elle (car elle réussit à s’exclamer en chuchotant).

Ses bras se nouent à mon cou. Elle sent bon le lit et la femme.

— Pardonne-moi de t’avoir réveillée, Odile… Mais j’ai passé la nuit à travailler et…

— Tu ne vas pas t’excuser de me rendre heureuse, proteste-t-elle en m’entraînant dans sa chambre.

C’est une pièce que j’adore, la chambre d’Odile. Les murs sont tendus d’indienne en camaïeu gris. Le lit est en cuivre, avec un baldaquin de mousseline et sa fenêtre aux rideaux cerise donne sur une grande cour mélancolique aux arbres dodus.

— Tu as faim ?

— De toi, oui…

— Alors déshabille-toi…

Elle m’aide à le faire, sans hâte, sans vice. Elle aime l’amour, mais calmement. Elle porte un pyjama léger, dont le pantalon, si je puis dire, est remplacé par une culotte bordée de dentelle. Une vraie merveille ! Mes fringues tombent sur le tapis. Elle sourit, heureuse, ravie, comme si elle venait de capturer un animal très rare. Je l’aime bien, décoiffée. Ça m’a toujours déplu, les nières trop sophistiquées. Pour qu’une femme me touche droit au cœur, elle doit conserver un petit côté improvisé.

Elle est châtain très foncé, avec des reflets roux… Elle a des taches de rousseur et sa peau est ocre. Je l’appelle quelquefois mon petit Van Gogh.

— Maintenant, couche-toi, chéri…

Je plonge dans ses draps tièdes ; c’est bon de se recroqueviller dans de la chaleur de fille. Elle me rejoint, se tient en équilibre sur un coude pour me contempler…

— Tu m’aimes ?

Je dis oui. Une langueur fabuleuse me réduit. Je pose la main sur ses cuisses douces. Allons, San-A., un sursaut, tu roupilleras plus tard. Mais Odile déjà a saisi ma main et la refoule tendrement.

— Dors d’abord, mon amour, au réveil, nous verrons.

C’est ça une femme compréhensive, je vous le jure. L’honneur étant sauf, puisque c’est d’elle que vient le refus, je me file la frite dans le creux de son bras et je me mets à en écraser.

Une sensation de demi-solitude me réveille. Je perçois la chose la plus formidable qu’on puisse percevoir avant d’ouvrir les yeux : une odeur de café frais. Une clarté de neige entre par la fenêtre et éclaire le plafond. On voit tournoyer des ombres imprécises… Odile revient de la cuisine avec un plateau réconfortant.

— Quelle heure est-il ? demandé-je en réprimant le classique bâillement matinal.

— Bientôt dix heures !

En vrac m’arrivent sur le coin de la mémoire nos investigations de la veille. Déjà, dans mon esprit fertile, s’élaborent les grandes lignes de la journée : interviewer la môme Rita, et puis entrer en contact avec la police de Hambourg pour essayer de découvrir l’identité d’Hildegarde, si tant est qu’elle n’ait pas menti à Jeannot avec son histoire de château au bord de l’Elbe…

Odile m’installe deux oreillers et pose le plateau sur mes genoux.

— Tu as dormi d’une façon extraordinaire, Antoine.

— C’est-à-dire ?

Elle est serrée dans une robe de chambre verte qui colle magnifiquement avec sa couleur de peau.

— Tu ressemblais à une bête dans son nid. Deux sucres ?

— Trois.

Elle touille mon café, me beurre un toast.

— Tu veux de l’aspirine ?

— Quelle idée !

— Il m’a semblé que tu avais un peu bu, hier ?

— En effet, mais je filtre bien, sois tranquille, le mal de crâne, c’est seulement dans les séances extraordinaires.

J’expédie mon petit déjeuner. Ce caoua est extra, parfumé, reconstituant. Je pose le plateau sur le plancher et je tends les bras à Odile.

— On n’avait pas envisagé quelque chose pour mon réveil ?

Elle acquiesce et pose sa robe de chambre, elle est nue par-dessous. Je ne voudrais pas qu’elle prenne froid, alors je la réchauffe.

Quand un grand romancier parvient à cette période d’un récit, il n’a que deux solutions : l’ellipse ou la description complaisante. Courageux de nature, moi San-A., je dédaigne l’ellipse quand elle ne crée pas un effet comique : je suis pour le stylo-vérité. Ainsi, à partir d’une phrase telle que : Je ne voudrais pas qu’elle prenne froid, alors je la réchauffe[21], j’aurais tendance à déclencher ma mitraillette à véhémence sexuelle pour vous amorcer que je lui fais : le store vénitien, la bouillabaisse hongroise, la racine du ciel, le collier de Néfertiti, la colonne Nelson (mort à Trafalgar en 1805), le cratère géant, le pneu Tubless, le paratonnerre avec poches à foudre, la marche arrière capricieuse, l’astronaute décapsulé, le manche à gigot écarteleur, la tartine beurrée, l’ermite à moustaches, la faim des arts-déco, l’accroche-nombrils, l’anneau de sa turne, la seringue sous cultanné, la flèche wallonne, le tramway nommé Désir, la soutane aux orties, l’avis des seins (du révérend Black-Appard), la banane épluchée, la fin des lions sots, la marche de la deuxième B.P., la tondeuse à gazon, le thermomètre à percussion, le fixateur à blanc d’œuf, le grand et le petit stroumbitz (médaille d’or aux jeux de l’amour et du hasard), la figue confite, le bain du canari, la mangue de lady Chatterley (un truc exotique), le bidon renversé et la baguette à modulation de fréquence.

Oui, si je me laissais emporter et porter par ma nature généreuse, je pourrais vous dire tout ça, seulement j’en pince pour Odile, que voulez-vous, et ça rend discret. Alors ne m’en veuillez pas si je gaze un peu sur cette séance casanovesque et si je me contente de vous dire qu’elle a les yeux soulignés trois fois, les jambes en X majuscule et l’influx nerveux qui fait la colle lorsque je cesse de lui exprimer mes bons sentiments.

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21

Cette citation est extraite du très remarquable ouvrage intitulé « Béru et ces dames » de San-Antonio, l’auteur qui monte grâce à MM. Roux et Combaluzier.