Ce bout de conduite sentimentale a duré une plombe. Je me dis que tout ça n’est pas raisonnable et qu’il va me falloir mettre les bouchées doubles.
Ma promptitude de mouvements déborde Odile.
— Tu sembles terriblement pressé, me dit-elle avec un léger regret dans la voix.
— Je le suis, mon ange.
Tout en me rasant (son ex-mari a oublié son Sunbeam), je la mets au courant de nos avatars de la veille. Elle compatit aux malheurs de Bérurier. Elle ne connaît le Gros que par la description que je lui en ai faite, mais, à travers mon lyrisme ambitieux, Sa Majesté lui est devenue sympathique.
— Pauvre homme, s’apitoie Odile, comme il doit souffrir ! Il ne faut pas l’abandonner en ce moment, mon chéri. Que peut-on faire pour lui ?
Ça me donne une idée majuscule.
— Tu es libre aujourd’hui ?
— Je suis en vacances depuis hier, il me semblait te l’avoir signalé…
— Alors viens avec moi, on va essayer de lui remonter le moral.
Ma proposition l’emballe. C’est une fille dévouée, Odile ; quand elle sera vieille, le soir, à la chandelle, elle ira laver les nougats aux lépreux, je parie ; on bien évangéliser l’enfance délinquante, recta. Le don de soi, c’est son hobby, comme on dit en français.
Elle se loque en vitesse, ce qui est un exploit pour une madame. Les sœurs, faut toujours des éternités avant qu’elles se déclarent parées pour la mise à flot. Les bains de lait, les crèmes, les masques astringents, les rinçages, les lotions, les mistifrisettes, les séchages, les massages, les messages, les mets sages, les onglades, les laquages, l’élagage, l’habillage, le maquillage, le bijoutage, le miroitage, le finissage, l’abattage… Des heures, je vous dis. Pendant ce temps, Julot, piaffant d’impatience, se roule sur le canapé, devant le poste de téloche, si bien qu’il est plus froissé qu’une feuille de papier hygiénique ayant accompli sa mission lorsque sa bobonne radine dans ses beaux atours (ses atours de rôle, ses atours drôles, ses atours de Rolls, etc.). Leur beauté, c’est comme qui dirait l’essieu de la vie conjugale. Elles s’imposent des régimes à faire maigrir une plante grasse, elles s’examinent dans toutes les surfaces polies (polies au point de refléter leurs charmes) et, quand leur pauvre bonhomme leur explique ses misères professionnelles, histoire de se déboutonner un peu, elles l’interrompent pile, en plein mitan d’une phrase, pour lui dire : « Tu sais que je fais 58 de tour de taille maintenant ? »
Ce qui fait qu’une Odile, mignonne, intelligente et capable de s’attifer à une allure frégolienne, à mon avis, ça n’a pas de prix.
J’ignore ce qu’elle se met comme parfum, mais je peux vous dire que ça sent vachement bon. Ça renifle les fleurs, les feuilles, les bois au printemps. Quand je l’hume (tu m’humes, il m’hume, un peu, beaucoup, passionnément), y me semble entendre gazouiller les petits braillards dans la mer des branchages, à l’époque où les feuilles sont minuscules et où l’on aperçoit encore les touffes de gui parasite exposées tout là-haut à des cupidités druidiques.
— Comment me trouves-tu ? coquette-t-elle.
— Je te trouve comme je t’aime, Odile.
Dans l’ascenseur, elle me regarde en souriant.
— Tu ne dois pas aimer souvent, murmure-t-elle, je veux dire aimer vraiment.
Sa perspicacité me désarme un peu. Je lui prends le menton entre deux doigts.
— Non, Odile, pas souvent… Si peu souvent, même, que je ne me rappelle plus la fois d’avant.
Et je l’embrasse. Pas du tout le baiser léger, style « petit-cœur-va », mais la belle galoche passionnée du genre de celles qu’on ne réussit qu’après avoir fait de la plongée sous-marine. Il y a échange de muqueuses, inflammation des gencives, écaillage des dents et sécrétion assurée, on est tellement accaparés par ce baiser qu’on ne s’aperçoit pas que la cage d’acier est arrivée à bon port et que la porte du rez-de-chaussée vient de s’ouvrir.
— Mande pardon, dit une voix, mais vous pouvez détacher vos ceintures !
Dans l’encadrement se trouve un vieux plombier-zingueur qui vient plombier-zinguer dans l’immeuble. Il est tout joyce sous sa casquette, le déboucheur de lavabos. L’amour, ça commence à ne plus être de son âge, mais ça l’attendrit encore. On rit avec lui et on s’en va.
Un léger soleil, couleur de jaune d’œuf de poule mal nourrie[22], ne parvient pas à faire fondre la neige (en anglais the snow). Les rues ont perdu leur pureté fantomatique de la nuit pour redevenir salement urbaines.
Je roule jusqu’à Béru’s house. Des senteurs de safran s’échappent de chez le bougnat et un facteur en grande tenue largue sa cargaison de conneries de porche en porche. La vie est là, simple et tranquille. Qu’on soit venu kidnapper Berthe en ces lieux si paisibles, ça me déroute plus encore que la veille.
Comme nous atteignons le palier du Gros, j’ai la surprise de découvrir deux personnes, l’oreille collée contre sa porte. Il y a là son voisin du dessus, le sourdingue, et la petite bonniche du dernier, celle qui a de la moustache et une médaille pieuse.
— Vous êtes certaine ? Moi, j’entends rien ! clame le sourdingue.
— Que se passe-t-il ? m’empressé-je.
Ces deux spécimens de voisins béruréens me reconnaissent.
— Je descendais, explique la soubrette, et il m’a semblé entendre comme des gémissements.
— Moi, j’entends rien, répète le sourdingue pour qui le silence est devenu une sorte de violon d’Ingres.
Alarmé comme si j’étais à l’armée, je plaque mon éventail à moustiques contre le trop de serrure.
— C’est des idées que vous vous faites, s’obstine l’homme au sonotone, on n’entend rien !
— Fermez-la une seconde ! lui lancé-je, furax, car à moi aussi il m’a bien paru percevoir quelque chose.
Mais un sourd authentique à qui l’on dit de se taire se croit toujours invité à poursuivre son raisonnement.
— S’il y avait des gémissements, on les entendrait, continue le fané du tympan.
Je me redresse pour sonner. Comme on n’arrête pas le progrès, Sa Majesté a fait placer une sonnette ultra-moderne dans sa crèche, car de nos jours, il existe jusqu’à des sons de luxe. Lorsqu’on presse le timbre, on entend un bruit mélodieux et on se croirait à Orly.
— Il m’a bien semblé entendre un soupir, en effet, admet le sonotoné lorsque l’avertisseur à visites retentit.
Sans plus tergiverser, je me munis de mon sésame et j’ouvre la porte du Gros. Un spectacle d’une puissante désolation s’offre à nos yeux, comme on l’écrit si justement dans les quotidiens du matin. Deux corps sont allongés dans le couloir de Bérurier… Je reconnais en un coup d’obturateur Laurentine et son cousin. Laurentine baigne dans ce que les quotidiens du soir appellent si pertinemment une mare de sang. Elle porte, au lieu de bigoudis, une plaie à la tête.
Alexandre-Benoît, quant à lui, n’a pas de blessures apparentes, mais il est tout aussi inanimé que sa cohéritière. Je bondis sur la vieille fille, assisté d’Odile. Le sourdingue rameute l’immeuble. C’est vrai que ça crie fort, un sourd !
Du coup, la concierge alertée radine, à cheval sur son balai de sorcière. La bonniche moustachue s’évanouit. Les locataires de dessous montent, tandis que descendent ceux du dessus. On questionne, on postillonne, on interjectionne.