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Il marmonne un truc dans le genre de « qu’est-ce à dire ?Il veut bomber le torse, relever le sourcil, mettre le poing sur la hanche. Mais Béru s’approche de lui. Son bon premier mouvement passé, il devient drôlement teigneux, le Gros. Taureau furax, fonçant sur la muleta, ou plutôt sur l’amulette du prince. Le flagrant délit lui monte au caberlot, à mon cher Bibendum. Il veut réparation, se payer sur la bête, sur la bébête, sur l’abbé bête. Il torgnole Kelbel de première. Il commence par une claque, puissante, pensée, large, appuyée. Et puis il la renouvelle en plus rapide. Et encore. Et encore encore ! Vlan ! Vlan ! Vlan ! On regarde, sidérés, ce gros flic cocu, déguisé en femme, qui soufflette un seigneur déguisé en Adam (c’est pas l’Adam de sagesse). Y a une certaine grandeur dans ces gifles qui crépitent. Vlan… Vlan… Comme ça se poursuit, comme ça se régularise, comme ça prend du rythme, comme ça devient mécanique, on a soudain envie de les compter. On regrette de n’avoir pas commencé à partir de la première. On se dit qu’on fera une estimation ensuite, mais qu’il faut absolument dénombrer ce qui va suivre parce que ça sera long. Une, deux, trois, quatre… Béru ne faiblit pas. Le prince a toujours le même gémissement, le même balancement de tronche… Vlan… Vlan… Dix, onze douze, treize… Une machine, je vous dis ! Bien réglée, bien huilée, garantie sur facture. Béru, un jaloux, mais jaloux jusqu’alors en toute tranquillité. Un jaloux qui se déclenche. Qui en a long à battre ! Tout le monde se tait. Tout le monde regarde, médite et apprécie. La scène n’est pas brutale, ni violente, ni rien… Elle se déroule seulement dans une espèce de quatrième dimension. Dix-huit, dix-neuf… Comment peut-il atteindre à une telle régularité, mon Béru, hein, dites ? Le temps de laisser retomber son bras pour lui donner la possibilité d’un nouvel élan, et le voici qui se relève, terminé par une large main blêmissante. La main s’applique sur la gogne du prince. Vlan ! Vlan ! Kelbel a la joue blanche, puis rouge, puis violette ! Enfin ça noircit. Ça devient de plus en plus noir. Et puis ça enfle… Ça gonfle de plus en plus… Et puis ça crève ! Ça se fissure de plus en plus. Et puis ça saigne. Mais y a que le bruit de la gifle qui change, le rythme, lui, demeure constant. Vlan… Vlan… Quarante et un, quarante-deux, quarante-trois… Il va frapper pendant combien de siècles ainsi, le gros Béru ? C’est pas prévisible. Il a sa main rouge du sang princier. Il ne souffle même pas fort. Vingt ans de technique dans l’art délicat du passage à tabac trouvent brusquement leur justification, leur aboutissement. Vlan !.. Vlan !.. Les yeux de Kelbel 69 deux fois deviennent tout choses. Il a la frime déformée. On dirait que son profil opère une rotation, un demi-tour à gauche, gauche ! J’en suis à soixante-huit gifles lorsque l’ex-souverain du Jtempal s’écroule. La soixante-neuvième beigne de Béru ne rencontre que le vide et déséquilibre son auteur. Alexandre-Benoît exécute une embardée et choit sur un divan opportun.

Là, il reprend souffle.

— Berthe ! appelle-t-il doucement, viens me masser le bras.

Docile, sa mémère s’agenouille près de Béru et se met à lui malaxer le biceps.

Je m’approche alors d’Odile. Elle a un sourire radieux, mais lointain.

— Bonjour, chéri, me fait-elle.

Je la mate attentivement et je m’aperçois qu’elle est droguée à bloc.

— Rhabille-toi, Odile ! lui ordonné-je doucement.

— Oh, chéri, pas encore, on vient juste de commencer…

Je sens du triste, du gluant, de l’amer au fond de moi. Ce qui s’est passé, je ne le comprends que trop bien : Odile a été kidnappée, on l’a amenée au prince qui l’a camée à fond et elle fait une crise érotique. Je voudrais être ailleurs, n’importe où… Marcher dans le froid on sous la pluie. Marcher dans la nuit, droit devant moi. Suivre un remblai de voie ferrée par exemple et respirer l’air mouillé qui sent la soie. Je voudrais ne plus penser. Gommer de mon esprit ces laides images. M’enfoncer dans une profonde fatigue comme dans les draps rugueux d’un lit de campagne. Il y a des moments, comme celui-ci, où l’on se sent loin de la table d’hôte. Quand on est loin de la table, le plus simple est de rapprocher sa chaise, mais quelquefois on a envie de tirer la table à soi, obligeant tous les autres convives à se déplacer. Vous connaissez ?

— Odile, soupiré-je, Bon Dieu, ce que tout ça est con !

Elle me passe ses bras au cou.

— Pourquoi dis-tu cela, Antoine chéri ?

Je me tourne vers les autres partenaires. Ces dernières sont de solides pouffiasses, bien éveillées, bien lucides.

— Appelez un médecin ! leur ordonné-je.

Puis je guide Odile jusqu’à la salle de bains.

Tandis qu’elle obéit, je fais couler de l’eau froide sur ma nuque et je me bassine longuement le visage. Pas de défaillances, San-A. ! Serre les chailles, mon pote ! La vie, ça n’est que l’idée qu’on s’en fait. Les grosses désillusions, faut les chasser à coups d’aspirine, comme les mauvaises migraines. Tenir ! Se mettre les larmes en réserve pour les verser le jour où ça vaudra le coup !

Je retourne dans la chambre orgiaque. L’ambassadeur et son gigolo se reloquent rapidos.

— Police ! leur dis-je, restez à notre disposition jusqu’à nouvel ordre.

— Je suis ambassadeur ! se rebiffe le gâtouillard.

— Si l’affaire s’ébruite, vous ne le resterez pas longtemps.

Il se le tient pour dit et va s’asseoir au salon. La grosse Berthe continue de masser le bras vengeur de son bonhomme. Des larmes dégoulinent sur la face couperosée (de Provence) du Mastar. Il pleure sur ce qu’il a vu, le bon biquet. Il se dit qu’à partir de dorénavant, son ménage ira à la va-comme-je-t’épouse. A moi de sauver la situation. A moi d’oublier mon chagrin pour oindre ce cœur endolori du bel onguent de l’illusion.

Un regard m’a suffi pour piger que, contrairement à Odile, Berthe Bérurier jouit de toutes ses facultés.

— Quelle ordure, ce prince, grondé-je, droguer ainsi ces pauvres femmes pour abuser d’elles…

B.B. me gratifie d’une œillade reconnaissante.

— Droguées ? demande le Gros.

— Sans blague ! m’écrié-je, t’as du velours noir sur les falots pour pas t’apercevoir que nos bergères sont bourrées de haschisch ?

Il mate sa donzelle, laquelle, parfaite comédienne, s’empresse d’adopter un regard cloaqueux.

— C’est pourtant vrai, reconnaît mon adjoint. Je me disais aussi, Berthe faire une bonne manière à un mec devant tout le monde, ça lui ressemble pas. Alors, c’est vrai, ma Guenille, que ce salaud t’a camée ?

Elle joue les Manon, la mère Béru, pour le coup. Dans le style « je suis encore tout étourdi-i-i-i-e ». Elle se prend la coupole à deux mains. Elle bat des paupières. Elle soupire :

— Attends, ne me brusque pas, il faut que je cherche à me souviendre.

— Ah ! dis donc, elle est drôlement délabrée de la pensarde, ma pauvre Minouchette, s’apitoie Sa Majesté. Il a dû bougrement forcer la dose, le Kelbel. Mais il va me payer ça ! Vise un peu ma Berthy, Gars. On dirait qu’elle regarde jouer « Mais te balade donc pas toute nuesur le préavis de Notre-Dame[50] ! Elle a les coquards qui floconnent.

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50

Béru veut parler, nous le supposons, du parvis de Notre-Dame.