— D’accord, ramassez vos affaires. Alf, plie ta carte. Theodore, enfile ton manteau. Binnie…
— Regardez !
Alf avait crié d’excitation, sauté du quai et il courait vers la route, Binnie sur ses talons.
— Où allez-vous ? appela Eileen en jetant un coup d’œil anxieux en direction des voies. Revenez ici ! Le train…
Il approchait vite. Elle le voyait émerger des arbres.
— Theodore, tu restes là. Ne bouge pas ! ordonna-t-elle avant de le quitter dans l’intention de descendre du quai.
Si ces deux terreurs leur faisaient rater le train…
— Alf, Binnie ! Arrêtez ! hurla-t-elle.
Mais ils n’écoutaient pas. Ils couraient vers l’Austin, qui les dépassa dans un vrombissement de moteur et dérapa en freinant pile au pied du quai.
Le pasteur bondit hors de la voiture et se précipita en haut des marches. Il portait un panier.
— Je suis si content de ne pas vous avoir manqués. J’avais peur que vous soyez partis.
— Je croyais que vous étiez à Hereford.
— J’y étais. J’ai été ralenti sur le chemin du retour par un fichu transport de troupes, sinon je vous aurais rejoints plus tôt. Je suis si désolé que vous ayez fait tout le trajet à pied avec les bagages !
— Tout va bien, affirma-t-elle.
Et elle s’aperçut soudain qu’en effet tout allait bien.
— Vous disiez pas que foncer pleins gaz, c’était juste pour les urgences ? grommela Binnie, qui sautait sur le quai.
— Vous bombiez à cent trente à l’heure ! assura Alf.
— Vous êtes venu nous dire au revoir ? demanda Theodore.
— Oui, répondit-il à l’adresse d’Eileen. Et vous apporter…
Il s’arrêta et lança un regard furieux au train, qui entrait presque en gare.
— Ne me dites pas que le train est vraiment à l’heure. Ça n’est pas arrivé une seule fois depuis le début de la guerre, et aujourd’hui, parmi tous les jours possibles… N’importe, je vous ai apporté quelques sandwichs et des gâteaux. (Il donna le panier à Eileen.) Et… Alf, Binnie, allez chercher les bagages ! (Comme ils s’éloignaient, il continua en baissant la voix.) J’ai appelé le Bureau d’accueil des enfants outre-mer. (Il lui remit une enveloppe.) J’ai organisé le transfert d’Alf et de Binnie par bateau vers le Canada.
Le Canada ? C’était la destination du City of Benares quand il avait été coulé par un sous-marin allemand. Presque tous les évacués à bord s’étaient noyés.
— Quel bateau ? s’enquit Eileen.
— Je ne sais pas. Leur mère doit les emmener au bureau du Comité d’évacuation. L’adresse est dans la lettre. Et il s’occupera de leur transport jusqu’à Portsmouth.
Le City of Benares était parti de Portsmouth.
— Et ceci aussi, c’est pour vous, ajouta-t-il en lui tendant une enveloppe qui contenait plusieurs billets de dix shillings. Pour rembourser votre billet de train et couvrir les frais des enfants.
— Oh ! mais je ne peux pas…
— C’est de la part du Comité d’évacuation.
Vous mentez. Cela sort de votre poche.
— Ce n’est pas juste de vous demander de payer votre trajet alors que vous faites le travail du comité, dit-il en jetant un coup d’œil aux Hodbin. Je suis sûr que vous en gagnerez chaque penny.
— Le train est là, annonça Alf.
Ils le regardèrent approcher jusqu’à ce qu’il s’arrête dans un chuintement de freins.
— Merci, dit Eileen en rendant l’enveloppe au pasteur, mais je ne veux pas que vous vous sentiez obligé de…
— S’il vous plaît, insista-t-il d’un ton fervent. Je sais à quel point ces derniers temps ont été pénibles pour vous, et j’ai pensé… enfin, le comité a pensé qu’au moins vous ne devriez pas avoir de soucis pour des questions d’argent. S’il vous plaît, prenez-le.
Elle hocha la tête, refoulant ses larmes.
— Merci à vous. Je veux dire, transmettez mes remerciements au comité. Pour tout.
— Je le ferai, assura-t-il avant de la dévisager d’un œil attentif. Est-ce que tout va bien ?
Non. Je suis à cent vingt ans de chez moi, mon point de saut est cassé, et je n’ai aucune idée de ce que je vais faire si je n’arrive pas à trouver Polly.
— Quoi que ce soit, vous pouvez m’en parler. Je saurais peut-être vous aider.
Si seulement je pouvais vous en parler !
— Allez, magne-toi, fit Alf, qui tirait sur sa manche. Faut qu’on grimpe !
Elle acquiesça.
— Les enfants, rassemblez vos affaires. Binnie, viens ici, prends le sac de Theodore. Alf, attrape ta…
— Je les ai, intervint le pasteur, soulevant les bagages.
Elle les hissa dans le wagon avec son aide, ainsi que les Hodbin. Dieu merci ! ce train n’était pas plein à craquer de soldats.
— À toi, maintenant, Theodore.
L’enfant rechigna.
— Je veux pas…
Oh non ! pas ça !
Mais le pasteur disait déjà :
— Theodore, veux-tu montrer à Eileen ce qu’il faut faire ? Elle n’est jamais allée à Londres en train.
— Moi, si.
— Je sais, aussi tu dois prendre grand soin d’elle.
Theodore hocha la tête.
— Tu dois monter les marches, expliqua-t-il à Eileen en lui montrant comment faire. Ensuite, tu vas t’asseoir…
— Vous accomplissez des miracles ! remarqua Eileen avec gratitude.
— Ça fait partie du métier, répondit-il en souriant avant d’ajouter plus sérieusement : c’est extrêmement dangereux à Londres, en ce moment. Faites très attention à vous.
— J’y veillerai. Je suis désolée de faire faux bond pour conduire l’ambulance après toutes vos leçons.
— Ne vous en faites pas. Ma gouvernante a accepté de vous remplacer. Manque de chance, elle montre les mêmes dispositions qu’Una, mais…
— Magne-toi ! appela Alf du haut de la plate-forme. Tu retardes le train.
— Il faut y aller, dit-elle, escaladant la première marche.
— Attendez, s’exclama-t-il en lui saisissant le bras. Il ne faut pas vous inquiéter. Tout finira par…
— Magne-toi ! cria Alf, qui la tirait à bord. (Les énormes roues commençaient à tourner.) Moi, j’me carre à la f’nêtre.
— Au revoir, mon révérend ! appela Theodore, qui agitait la main.
— Pas question que tu tapes l’incruste, protesta Binnie. Eileen, Alf dit qu’y s’carre à la f’nêtre, mais moi je veux…
— Chh ! fit Eileen, qui se penchait à l’extérieur.
Le train s’ébranlait.
— Pardon ? demanda-t-elle au pasteur.
— Je disais, cria le pasteur, ses paumes en coupe autour de sa bouche, que tout finira bien.
Il continuait à lui adresser des gestes d’adieu quand le train prit de la vitesse, l’abandonnant sur le quai.
Londres, le 21 septembre 1940
Si nous ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors dans la joie, mes nobles lords et mes braves guerriers, adieu tous !
— Ouvrez la fenêtre ! criait Polly qui, dans sa panique, frappait de ses deux poings la porte clouée à la peinture écaillée. Colin ! Dépêche-toi !
Le hurlement de la bombe se mua en une plainte douloureuse. Polly plaqua ses mains sur ses oreilles. Oh ! mon Dieu ! c’est juste au-dessus de moi. Tir au but. Elle s’abattit à genoux, la tête rentrée dans les épaules pour se protéger du bruit assourdissant, de l’explosion attendue.