— Non. Spitfire.
— Spitfire ? s’esclaffa son frère. Hurricane, plutôt. Hurricane Hodbin !
— Non, insista Binnie. Spitfire, parce que c’est eux qui vont foutre la pâtée à ce débris d’Hitler. Spitfire Hodbin… C’est pas un beau nom pour moi, ça, Eileen ?
Londres, le 21 septembre 1940
Tout est perdu !
Mlle Snelgrove dit à Polly qu’elle n’était pas en état de travailler et insista pour qu’elle s’allonge.
— Mlle Hayes prendra votre comptoir en charge, déclara-t-elle.
— Elle ne devrait pas rentrer chez elle ? interrogea Doreen, qui s’était approchée.
— C’est impossible, répondit Marjorie.
Elle ajouta quelque chose dans un murmure.
Comment sait-elle que le point de saut a été endommagé ? se demanda Polly.
— Venez avec moi, ordonna Mlle Snelgrove en l’entraînant dans l’ascenseur, puis dans l’abri souterrain du magasin. Il faut vous reposer.
Elle lui montra l’un des lits réservés en principe à la clientèle et, comme Polly ne bougeait pas, elle s’obstina :
— Allons, enlevez votre manteau.
Elle le lui déboutonna et le plia sur une chaise.
— Je suis désolée, je n’ai pas pu me procurer cette jupe noire.
Polly n’avait pas davantage brillé par son calme, ni par son courage. Tous les employés étaient censés garder leur sang-froid sous le feu ennemi.
— Et je vous prie de m’excuser, je…
— Tss-tss, à présent, on ne s’inquiète plus de rien. On ne s’inquiète de rien du tout, juste de bien dormir. On a subi un choc très violent.
Un choc très violent…
Polly obéit et s’assit sur le lit de camp. Sir Godfrey et Mlle Laburnum et tous les autres, morts, le point de saut qui ne fonctionnait pas… et l’équipe de récupération absente.
Ils auraient dû venir hier. Hier !
— On enlève ses chaussures, c’est bien. Et maintenant on s’allonge.
Elle tapota l’oreiller sur le lit.
Je n’aurais pas dû laisser l’oreiller rose à franges du vieux monsieur sur le trottoir. Il sera volé. J’aurais dû le mettre à l’intérieur du périmètre de l’incident.
— On s’allonge, voilà, c’est bien, bourdonnait Mlle Snelgrove.
Elle borda Polly avec une couverture puis éteignit la lumière.
— Essayez de vous reposer.
Polly acquiesça, ses yeux emplis de larmes à cause de la surprenante gentillesse de Mlle Snelgrove. Ses paupières se fermèrent, mais à cet instant l’image de l’église en ruine s’imposa, et il lui sembla qu’au-delà de l’église elle voyait les gens à l’intérieur, déchirés, fracassés, réduits en pulpe, le pasteur et Mme Wyvern et les petites filles. Bess Brightford, six ans, tuée sous le feu ennemi. Irene Brightford, cinq ans. Trot…
« Vous n’entendrez rien, avait dit M. Dorming. Vous ne saurez jamais ce qui vous est tombé dessus. »
Était-ce la vérité ? Elle souhaita de toutes ses forces que cela soit vrai, qu’ils n’aient pas un instant compris qu’ils étaient piégés, que l’église s’écroulait sur eux, pas un instant compris ce qui leur arrivait.
Comme moi je l’ai compris, songea-t-elle, nauséeuse. Elle refoula son sentiment de panique. Tu n’es pas piégée. Que le point de transfert soit endommagé ne signifie pas qu’ils ne pourront pas te sortir d’ici. Tu as tout ton temps.
Mais c’était justement là le problème. Oxford n’avait pas besoin de temps. Le temps leur appartenait. Même s’il fallait réparer le filet, et si cela prenait des semaines, ou des mois, ils pouvaient intervenir à l’instant même où l’incident se produisait. Alors, où sont-ils ?
Ils n’ont peut-être pas réussi à me trouver ?
L’épouvante pulsait de nouveau dans sa gorge. Elle ne s’était pas rendue au rapport, et ils ne connaissaient pas son adresse.
Et il n’y avait plus personne chez Mme Rickett pour leur indiquer que j’habitais à la pension.
Cependant, M. Dunworthy aurait obligé l’équipe de récupération à vérifier chaque chambre et chaque appartement recensés par les annonces « À louer » des journaux. Et ils savaient qu’elle travaillait sur Oxford Street. M. Dunworthy leur aurait fait contrôler chaque rayon de chaque grand magasin.
Je ne suis pas dans mon rayon !
Elle repoussa sa couverture, s’assit et attrapa ses chaussures mais, avant qu’elle ait pu les enfiler, Marjorie entra avec une tasse de thé et un paquet.
— Avez-vous réussi à dormir un peu ?
— Oui. Je me sens beaucoup mieux. Je suis prête à remonter à l’étage, maintenant.
Marjorie l’observa avec attention.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Vous avez encore très mauvaise mine. (Elle tendit le thé à Polly.) Vous avez besoin de vous reposer. D’ailleurs, votre aide n’est pas nécessaire. C’est très tranquille, aujourd’hui.
— Est-ce que quelqu’un m’a demandée ? l’interrompit Polly.
— Vous voulez dire quelqu’un de l’ARP, ou de la Défense passive ? Non, personne n’est venu. Est-ce qu’ils ont dû creuser pour vous dégager ?
La question était étrange et Polly comprit qu’ils avaient imaginé que sa pension avait été bombardée.
— Non, ça n’est pas arrivé là où j’habite, tenta-t-elle d’expliquer. C’était au refuge. À l’église Saint-George. Dans la cave. Il y avait un abri où on m’accueillait pendant les raids. Je n’étais pas là…
Si elle n’avait pas essayé de gagner le point de transfert, si elle n’avait pas été immobilisée dans la station de métro, ou si elle s’était rendue plus tôt dans la semaine à Oxford pour y faire son rapport, elle aurait été parmi eux quand la mine parachutée avait explosé, quand l’église s’était effondrée, les écrasant…
— Quelle chance vous avez eu de ne pas être là ! disait Marjorie.
Chance ?
— Vous ne comprenez pas, ils…
Comme un coup de couteau, leur image la traversa, et elle les vit installés dans la cave à l’instant de leur mort : Mlle Hibbard tricotait, M. Simms caressait Nelson, Lila et Viv bavardaient, Bess et Irene – son pouce dans la bouche – et Trot se blottissaient contre leur mère, écoutant un conte de fées.
— Ils… Il y avait trois petites filles.
— Quelle horreur ! s’exclama Marjorie.
Elle posa le paquet sur le sol et s’assit sur le lit à côté de Polly.
— Pas étonnant que vous… Franchement, vous ne devriez pas rester ici. Où habitez-vous ? Je vais appeler votre propriétaire et lui demander de venir vous chercher pour vous ramener à la maison.
À la maison !
— Ce n’est pas possible, affirma Polly.
— Je croyais que vous disiez…
— Elle est morte. Mme Rickett était à Saint-George. Et tous ses pensionnaires, Mlle Hibbard et M. Dorming et Mlle Laburnum… (Sa voix chevrota.) Il n’y a plus personne là-bas pour…
— Voilà pourquoi vous avez dit que vous ne pouviez pas rentrer chez vous ! J’imagine que c’est impossible. Je ne sais pas ce qui se passe pour les pensionnaires quand le propriétaire d’une pension est tué. Je suppose que quelqu’un d’autre prend la relève… Savez-vous si Mme Rickett avait de la famille ?
— Non.
— S’ils décidaient de vendre… De toute façon, vous ne pouvez pas rester là-bas toute seule, après… Y a-t-il quelqu’un chez qui vous pourriez aller ? Avez-vous de la famille ou des amis à Londres ?