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— La reine a visité l’East End, hier, ajouta Mlle Hibbard. Les familles privées de domicile à cause des bombes, vous voyez. Il y avait une femme, là-bas, qui essayait de dégager son petit chien des décombres. La pauvre bête était trop effrayée pour sortir. Et savez-vous ce que la reine a fait ? Elle a dit : « J’ai toujours été plutôt habile avec les chiens », elle s’est mise à quatre pattes, et elle a réussi à le tirer de là en le rassurant. C’était merveilleux de sa part, non ?

Mme Wyvern intervint d’un ton sceptique :

— Il n’est pas tout à fait digne d’une reine de…

— N’importe quoi ! Elle a fait exactement ce qu’on attend d’une reine, gronda M. Simms. N’est-ce pas, Nelson ? (Il gratta les oreilles de son chien.) Elle participait à l’effort de guerre.

De quelque façon qu’on le prenne, il était peu probable que le sauvetage d’un chien affecte le devenir d’une guerre. Et le palais de Buckingham ne subirait une nouvelle attaque qu’en mars.

Polly emprunta le Times de sir Godfrey et en lut les gros titres. Puis elle se rendit à Holborn et feuilleta dans la réserve de la bibliothèque les exemplaires des semaines précédentes du Herald et de l’Evening Standard, en quête d’autres événements desquels il aurait été nécessaire d’écarter des historiens.

La National Gallery avait été frappée, mais un historien ne pouvait pas interférer dans la trajectoire des bombes. Une bombe incendiaire avait provoqué un feu minime à la Chambre des Lords, feu qu’un délai de quelques minutes aurait pu transformer en incendie majeur. Et avec lequel un historien pouvait interférer, mais il n’y avait aucune raison que l’équipe de récupération soit sur place, ou à l’hôpital Saint-Thomas, qui avait été touché la même nuit. Une mine parachutée était tombée sur le pont de Hungerford, près de Whitehall. Si elle avait détoné, elle aurait tué tout le monde au War Office, y compris Churchill. C’était une possibilité, mais le point de divergence n’aurait duré que le temps nécessaire à l’évacuation de la bombe. Polly ne découvrit rien qui aurait pu empêcher une fenêtre de saut de s’ouvrir pendant les cinq jours qui s’étaient écoulés depuis que son point de transfert avait été endommagé.

Cependant, l’événement n’avait peut-être pas assez d’importance pour faire la une des journaux. À Londres, aujourd’hui, quelques minutes de retard sur le chemin menant à un abri ou pour monter dans un train suffisaient parfois pour faire la différence entre la vie et la mort. Tel un engrenage, ce genre d’action mettait en mouvement une chaîne de contingences dont on ne verrait le dénouement que plusieurs jours ou semaines après. Et en attendant, il n’y avait rien à faire que de prendre son mal en patience.

Ou de trouver l’un des autres historiens présents – mais pas dans le Blitz – et d’utiliser son point de transfert. Qui était missionné ici, en ce moment ? Merope avait dit que Gerald Phipps faisait quelque chose pendant la Seconde Guerre mondiale, mais elle n’avait pas défini quoi ni quand. Michael Davies couvrait Dunkerque. Peut-être était-il là. Mais Dunkerque était terminé depuis près de quatre mois. Michael était sans doute à Pearl Harbor, à présent, ou à la bataille des Ardennes, autant dire que ça n’aidait Polly en rien. Il avait mentionné son compagnon de chambre, lequel serait à Singapour, ce qui n’aidait pas davantage. Polly fronça les sourcils, tentant de se rappeler si lui ou Merope avaient nommé quelqu’un d’autre qui…

Merope. Était-il possible qu’elle soit encore à Backbury ? Quand Polly l’avait vue à Oxford, elle déclarait qu’il lui restait plusieurs mois de mission, mais cela ne signifiait rien de précis. Merope avait-elle indiqué la durée de son affectation ? Polly n’arrivait pas à s’en souvenir. On avait évacué la plupart des enfants en septembre et octobre 1939. Si Merope avait bénéficié d’une mission d’un an, il n’était pas exclu qu’elle y soit toujours.

Il faut que je lui écrive immédiatement.

Mais quel était son nom ? Eileen quelque chose. Un nom irlandais. O’Reilly ou O’Malley. Ou Rafferty. Polly l’avait oublié. Elle avait oublié aussi le nom du manoir. Merope l’avait-elle seulement mentionné ?

Il ne devait pas y avoir plus d’un manoir à Backbury. Mais s’il y en avait plusieurs ? Et même s’il n’y en avait qu’un, difficile d’envoyer une lettre juste adressée à « Eileen, servante irlandaise au manoir près de Backbury ».

Je dois me rendre à Backbury et la trouver.

De toute façon, elle devrait y aller pour utiliser son point de transfert, et se déplacer serait plus rapide que d’écrire puis d’attendre une lettre en réponse.

Et si elle n’est pas là ? J’aurai lâché mon boulot – et ma meilleure chance que l’équipe de récupération me retrouve – pour des prunes. Et si un point de divergence les bloquait vraiment, et qu’ils arrivent au moment où je suis partie ?

Il valait mieux rester ici.

Mais chaque jour qui passait augmentait la probabilité que Merope regagne Oxford et que Polly la manque.

Par ailleurs, Polly n’avait pas besoin de quitter son emploi, il suffisait qu’elle donne à Mlle Snelgrove la lettre de Fournitures annonçant la grave maladie de sa mère et la nécessité de se rendre à son chevet toutes affaires cessantes. Mlle Snelgrove pouvait difficilement refuser de la laisser partir dans ce genre de situation, et elle s’était montrée extrêmement compréhensive le jour où le refuge avait été anéanti. Quant à l’équipe de récupération, Polly demanderait à Marjorie de dire à quiconque l’interrogerait qu’elle travaillait chez Townsend Brothers et d’indiquer le jour de son retour.

Enfin, il était destructeur de rester assise à s’angoisser sur ce qui adviendrait au cas où l’équipe ne la récupérerait pas avant la date limite. Le voyage à Backbury serait bien préférable. Cela dit, si l’on considérait les infortunes récentes de Polly, il était fort possible que l’équipe arrive juste après son départ. Surtout si le point de divergence avec lequel ils ne devaient pas interagir était la grosse attaque sur Fleet Street, qui se produirait mercredi soir.

Je leur donne jusqu’à jeudi. Ils me rejoindront sûrement d’ici là.

Mais ce ne fut pas le cas.

Hôpital des urgences de guerre, septembre 1940

Onze horizontalement : mais des grosses légumes de ce genre en croquaient, à l’occasion. (Solution : « Overlord[37] »)

Définition de mots croisés du Daily Herald soupçonnée d’être un message aux Allemands, le 27 mai 1944

— Le capitaine Harold et Jonathan ont été tués à Dunkerque ? répéta Mike. Mais non ! Ils sont rentrés sains et saufs à Douvres. J’étais avec eux. Le capitaine a aidé à m’installer sur le brancard…

— C’est là que vous vous êtes blessé ? interrogea Daphne. Pendant ce premier voyage ?

— Oui… « Premier voyage » ?

Elle hocha la tête.

— Quand la Lady Jane a été portée disparue, la petite-fille du capitaine – la maman de Jonathan – craignait qu’ils ne soient partis pour Dunkerque. Elle a demandé à papa d’aller à Douvres apprendre tout ce qu’il pourrait, et l’Amirauté lui a dit qu’ils étaient partis pour Dunkerque tout seuls, qu’ils avaient rapatrié des soldats, puis qu’ils étaient repartis sur-le-champ, mais qu’ils n’étaient pas rentrés, cette fois. Ils ignoraient ce qui s’était passé, mais nous savons qu’ils ont atteint Dunkerque. M. Powney les a vus.

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37

Overlord, ou « le chef suprême », était le nom de code de toute l’opération du débarquement des Alliés en Normandie. (NdT)