Je prendrai le premier bus de la journée afin de me trouver en tête dans la file, se disait-elle alors qu’elle rejoignait la maison de Theodore, mais le garçon l’accueillit à la porte et annonça :
— Une dame t’a téléphoné.
C’est Polly. Elle est allée postuler chez Padgett’s, et Mlle Gregory l’a prévenue que j’étais passée et lui a donné mon numéro.
— Quel était le nom de cette dame ? demanda-t-elle.
— Je sais pas, répondit Theodore. Une dame.
— A-t-elle laissé son adresse, ou un numéro de téléphone ?
Theodore ne le savait pas non plus. Elle l’emmena chez Mme Owens. Seigneur ! faites que ce ne soit pas Theodore qui ait pris la communication, pensait-elle, mais Mme Owens avait pris l’appel.
— Quel dommage. Vous venez juste de la rater.
— Qu’a-t-elle dit ? interrogea Eileen, impatiente.
— Juste qu’elle souhaitait vous parler, et qu’il fallait la rappeler à ce numéro.
Elle le tendit à Eileen.
— Puis-je me servir de votre téléphone ? Si je sors appeler de la cabine, j’ai peur que Padgett’s ne ferme.
— Bien sûr. (Elle désigna l’appareil.) Theodore, suis-moi dans la cuisine. Je vais te donner ton goûter.
Parfait, se disait Eileen tout en indiquant à l’opératrice le numéro. Comme ils ne sont pas dans la pièce, je pourrai demander à Polly où se trouve son point de transfert.
— Allô, je suis Eileen O’Reilly.
— Oui, ici Mlle Gregory, du magasin Padgett’s. Vous nous avez laissé votre nom et votre numéro.
— C’est exact.
Polly devait se tenir à son côté, dans le bureau.
— Je vous appelais pour vous annoncer que nous avons un poste vacant dans notre équipe de vente.
— Un poste vacant ? répéta Eileen d’un ton absent.
— Oui, à pourvoir tout de suite. C’est un poste de vendeuse assistante dans notre rayon « Mercerie ».
Ils lui proposaient un emploi. Mlle Gregory avait trouvé la carte qu’Eileen avait laissée et l’avait prise pour une candidature. Eileen avait tant espéré qu’il s’agisse de Polly, qu’elle soit enfin sur le chemin du retour…
— Êtes-vous disponible, mademoiselle O’Reilly ? demandait Mlle Gregory.
Oui, pensa-t-elle avec amertume. Elle ne pouvait pas se permettre de refuser cet emploi dans l’un des magasins où Polly pouvait déjà travailler, et non loin des autres. Et même si Polly n’y travaillait pas, Eileen serait au cœur d’Oxford Street et, pendant sa pause-déjeuner, elle monterait et descendrait systématiquement un côté de la rue après l’autre, écumant chacun des grands magasins.
— Oui. Cet emploi me conviendrait très bien.
— Parfait. Pouvez-vous commencer demain matin ?
Et quand Eileen répondit par l’affirmative, Mlle Gregory lui expliqua quand et où se présenter et comment elle devrait s’habiller.
— Tu t’en vas ? demanda Theodore, sa voix s’élevant dangereusement alors qu’elle raccrochait.
Pas encore.
— Non, déclara-t-elle en lui souriant. Je reste ici : je vais travailler chez Padgett’s.
Londres, le 26 septembre 1940
Votre voyage est-il vraiment indispensable ?
Jeudi soir, l’équipe de récupération n’était toujours pas venue chercher Polly.
Je ne supporte plus cette attente. Je leur donne jusqu’à samedi et je pars pour Backbury, pensait-elle tandis qu’elle écoutait Mlle Laburnum et les autres discuter du choix d’une pièce.
Curieusement, sir Godfrey avait accepté l’idée d’une vraie production théâtrale.
— Je serais enchanté d’apporter mon concours à une aussi noble cause, avait-il déclaré. Montons La Nuit des rois. Avec Mlle Sebastian dans le rôle de Viola.
— Oh ! je rêvais d’une des pièces de Barrie, soupira Mlle Laburnum.
— Peut-être Peter Pan, suggéra Mme Brightford. Les enfants pourraient jouer dedans.
— Et Nelson ferait Nana, ajouta M. Simms.
Sir Godfrey parut atterré.
— Peter Pan ?
— On ne peut pas, se hâta d’intervenir Polly. Nous n’avons pas les moyens de gérer les déplacements aériens.
Sir Godfrey lui lança un regard reconnaissant.
— Excellente raison. D’un autre côté, La Nuit des…
— Il faut que ce soit une pièce patriotique, trancha Mme Wyvern d’un ton catégorique.
— Henri V, proposa sir Godfrey.
— Non, pas assez de femmes. Nous devons choisir une pièce avec des rôles féminins afin que chaque membre de notre petite troupe puisse participer.
— Et avec un chien, insista M. Simms.
— La Nuit des rois a beaucoup de rôles féminins, assura Polly. Viola, la comtesse Olivia, Maria…
— Moi, je crois qu’on devrait faire celle avec l’horloge, l’interrompit Trot.
— Quelle merveilleuse idée ! s’exclama Mlle Laburnum. Jouons Un baiser pour Cendrillon, de Barrie.
— Il y a un rôle pour un chien ? interrogea M. Simms.
— Et que diriez-vous d’une histoire de meurtre ? suggéra le pasteur.
— La Souricière, assena sir Godfrey d’un ton pince-sans-rire.
Quand je serai à Backbury, il faudra que j’apprenne à Merope que sir Godfrey apprécie Agatha Christie, se réjouissait Polly, puis elle comprit qu’il se référait à Hamlet[38]. Et qu’il complotait, de toute évidence, l’assassinat de Mlle Laburnum.
Elle écoutait d’une oreille distraite ses amis proposer d’autres pièces et se demandait quand partir. Si elle attendait de sortir du travail samedi, elle n’aurait pas besoin de solliciter Mlle Snelgrove pour obtenir un jour de congé, et elle ne courrait pas le risque de manquer l’équipe de récupération pendant son absence.
Mais il lui semblait se rappeler que la demi-journée de libre de Merope était le lundi, et que c’était à ce moment-là qu’elle venait à Oxford faire son rapport. Si Polly mettait plus de temps que prévu pour atteindre Backbury, il se pourrait bien que Merope ne soit pas là quand elle arriverait.
Ou plus là du tout. Sa mission devait toucher à sa fin. Et si, lundi, elle s’en allait pour de bon ?
Je ferais mieux de ne pas attendre samedi soir.
— J’ai aperçu trois exemplaires de Mary Rose dans une librairie de livres d’occasion la semaine dernière, déclarait Mlle Laburnum. Une pièce d’une telle émotion… Ce pauvre garçon, qui cherche si longtemps son amour perdu… (Elle posa sa main sur son cœur.) Je ferai un tour à Charing Cross Road samedi.
38
Sir Godfrey fait allusion à l’acte III, scène 2 de la pièce de Shakespeare : « LE ROI — Comment appelez-vous la pièce ? HAMLET —