Выбрать главу

Il y avait un journal dans la poubelle, ou ce qu’il en subsistait. La moitié de la feuille – celle qui comportait le nom du quotidien et la date, naturellement – avait été déchirée, et on avait utilisé la partie restante pour éponger quelque chose. Il la défroissa avec soin sur le bar, essayant de ne pas crever le papier trempé, mais il n’y avait pas assez de lumière pour lire les pages grises et mouillées. Il les attrapa par les bords et les emporta dans le couloir pour les déchiffrer.

« Pouvoir dévastateur du Blitzkrieg allemand », indiquait le gros titre.

Bon. Au moins, Mike ne se trouvait pas en 1937. L’article manquait, mais une carte de France assortie de flèches montrait l’avance allemande, ce qui signifiait que l’on n’était pas non plus à la fin de juin. À ce moment-là, les combats étaient terminés depuis trois semaines et Paris était déjà occupée.

« La poussée des Allemands sur la Meuse. » Cela s’était produit le 17 mai. « L’Emergency War Powers Act est passé. » Cela datait du 22, et Mike devait tenir le journal de la veille. On devait donc être le 23, et le décalage l’avait envoyé un jour trop tôt, mais c’était super. Cela lui donnait un jour de plus pour aller à Douvres, et il en aurait besoin. Il continua de lire. « La prière d’intercession pour la Nation aura lieu à l’abbaye de Westminster. »

Oh non ! Cette prière avait eu lieu le dimanche 26 mai, et si c’était le journal d’hier, alors on était lundi 27.

— Merde ! murmura-t-il. J’ai déjà manqué le premier jour de l’évacuation !

— Le pub n’ouvre pas avant midi, annonça une voix de fille, au-dessus de lui.

Il virevolta, et son mouvement brusque déchira en deux le quotidien trempé. Une jolie jeune femme, les cheveux coiffés à la Pompadour et la bouche très rouge, se tenait à mi-hauteur dans l’escalier, un regard de curiosité posé sur les papiers en loques entre ses mains. Et comment diable allait-il justifier ce qu’il faisait avec ? ou ce qu’il venait de laisser échapper sur l’évacuation ? Qu’avait-elle entendu, au juste ?

— Est-ce que vous désirez une chambre ? demanda-t-elle, finissant de descendre.

— Non, je cherchais juste l’horaire des bus, expliqua-t-il. Pouvez-vous me dire quand passe le bus pour Douvres ?

— Vous êtes un Amerloque ! s’exclama-t-elle avec ravissement. Un aviateur ?

Elle jeta un coup d’œil au-dessus de son épaule, à travers la porte, comme si elle s’attendait à découvrir un avion au milieu de la rue.

— Avez-vous dû sauter en parachute ?

— Non, je suis journaliste.

— Un journaliste ? répéta-t-elle, avec autant d’enthousiasme.

Et il s’aperçut qu’elle était beaucoup plus jeune qu’il ne l’avait pensé, dix-sept ou dix-huit ans tout au plus. La Pompadour et le rouge à lèvres l’avaient induit en erreur.

— Oui, pour l’Omaha Observer. Je suis correspondant de guerre. Je dois aller à Douvres. Pouvez-vous m’indiquer à quelle heure passe le bus ?

Il la vit hésiter.

— Il y a bien un bus pour Douvres qui part d’ici, n’est-ce pas ?

— Oui, mais c’est bête, vous venez juste de le rater. Il est passé hier, et il n’y en aura pas d’autre avant vendredi.

— Il passe seulement les dimanches et les vendredis ?

— Non, je viens de vous le dire, il est passé hier. Mardi.

Oxford, avril 2060

Si tu vois mon page, dis-lui de se hâter de me rejoindre.

William Shakespeare, Les Deux Gentilshommes de Vérone[3]

Polly avait filé par le portail de Balliol, monté le Broad, descendu Catte Street. Elle priait pour que M. Dunworthy, jetant un coup d’œil à la fenêtre, ne l’ait pas aperçue dans la cour en train de bavarder avec Michael et Merope.

J’aurais dû leur dire de ne rien trahir de mon retour.

Mais elle aurait eu à expliquer pourquoi, et elle avait craint qu’il ne sorte de son bureau d’un instant à l’autre.

Dieu merci ! elle n’était pas entrée allégrement lui faire son rapport. Il pensait déjà que son projet était trop dangereux. Il s’était montré protecteur envers ses historiens depuis qu’elle était étudiante en première année, mais il était absolument hystérique au sujet de ce projet en particulier. Il avait insisté pour que son site de transfert pour le Blitz soit à distance de marche d’Oxford Street, même s’il aurait été beaucoup plus simple d’en trouver un à Wormwood Scrubs ou à Hampstead Heath et de prendre le métro.

Il fallait aussi que ce soit à moins d’un kilomètre à la fois d’une station de métro et de la chambre qu’elle louerait, quelle qu’elle soit.

— Je veux que vous soyez capable d’atteindre votre fenêtre de saut rapidement si vous êtes blessée, avait-il déclaré.

— Ils avaient des hôpitaux, dans les années 1940, vous savez, lui avait-elle rétorqué. Et si je suis blessée, comment parviendrai-je à marcher sur près d’un kilomètre ?

— Ne plaisantez pas avec ça, avait-il répondu d’un ton brusque. Il arrive que l’on meure en mission, et le Blitz est un endroit exceptionnellement dangereux.

Vingt minutes de leçon sur les risques d’être anéanti par une bombe, les éclats d’un shrapnel ou les étincelles d’un engin incendiaire avaient suivi.

— À Canning Town, une femme s’est empêtré le pied dans la corde d’un ballon de barrage. Elle a été traînée dans la Tamise.

— Je ne serai pas traînée dans la Tamise par un ballon de barrage.

— Vous pourriez mourir fauchée par un bus que vous n’auriez pas vu à cause du black-out, ou sous les coups d’un agresseur.

— J’ai du mal à croire…

— Les criminels prospéraient pendant le Blitz. Le black-out leur fournissait la couverture idéale : un noir d’encre, et des policiers trop occupés à dégager les corps des décombres pour enquêter. Le décès d’une victime abandonnée dans une ruelle était simplement attribué à une explosion. Je ne veux pas lire votre nom dans les pages nécrologiques du Times. Un rayon d’un kilomètre. Je persiste et je signe.

Et ça n’avait pas été la seule restriction. Il lui était interdit de louer une chambre dans une maison frappée par une bombe avant la fin de l’année, même si elle devait juste rester là pendant le mois d’octobre, et le point de saut ne devait jamais avoir été touché, ce qui éliminait trois sites qui auraient marché à la perfection, mais qui avaient été détruits pendant le dernier grand raid du Blitz, en mai 1941.

Pas étonnant que le labo n’ait toujours rien trouvé. J’espère qu’ils auront localisé quelque chose avant que M. Dunworthy découvre que je suis revenue. Ou avant que quelqu’un l’en informe.

Elle doutait que M. Purdy le prévienne – il ne semblait même pas s’être aperçu qu’elle était partie – et, avec un peu de chance, ni Michael Davies, ni Merope ne mentionneraient qu’ils l’avaient rencontrée. Le premier serait trop occupé à tenter de décrocher un changement de date, et la seconde trop pressée d’obtenir une autorisation pour ses leçons de conduite.

Elle se sentait coupable de n’avoir pas tenu sa promesse de parler à M. Dunworthy du VE Day pour aider Merope, mais elle n’y pouvait rien. Et ce n’était pas comme si le temps était un problème. Merope avait dit qu’il lui restait plusieurs mois d’affectation avec ses évacués. Et je ne serai absente que six semaines ! J’irai le voir dès que je serai revenue à bon port, et je le persuaderai de la laisser assister à la fête de la victoire.

вернуться

3

Acte III, scène 1, traduction de François Pierre Guillaume Guizot, 1864. Sauf mention contraire, toutes les traductions de Shakespeare sont de cet auteur et disponibles sur le site Web du Projet Gutenberg : www.gutenberg.org. (NdT)