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Ce qui ne serait peut-être pas nécessaire. Il pouvait avoir changé d’idée à ce moment-là. En attendant, Polly devrait se tenir hors de vue de M. Dunworthy, espérer que le labo parvienne à trouver vite un site de transfert, et se tenir prête à filer au moment où cela se produirait. Dans ce dessein, elle se rendit à Fournitures pour prendre un bracelet-montre doté d’un cadran lumineux – le précédent, qui en était dépourvu, s’était révélé presque inutile –, un carnet de rationnement et une carte d’identité au nom de Polly Sebastian, ainsi que les lettres de recommandation à faire valoir quand elle poserait sa candidature pour un emploi de vendeuse.

— Et pour la lettre de démission ? lui demanda le tech. Avez-vous besoin de quelque chose de spécial ?

— Non, la même que la dernière fois conviendra. Celle du Northumberland. Elle doit être adressée à Polly Sebastian, et porter un cachet de la poste daté d’octobre 1940.

Le tech écrivit la consigne et lui tendit trente livres.

— Oh ! c’est beaucoup trop ! J’aurai ma paie après la première semaine, et je ne compte pas que le gîte et le couvert me coûtent plus de dix shillings et six pence[4] par semaine. Il me faut dix livres, tout au plus.

Mais le tech secouait la tête.

— Il est mentionné ici que vous devez emporter vingt livres pour les urgences.

Stipulé par M. Dunworthy, pas de doute, même si disposer d’une telle quantité d’argent était absurde : ça devait être une fortune pour une vendeuse de 1940. Mais, si elle la refusait, le tech risquait de faire un rapport. Elle signa pour l’argent et pour le bracelet-montre, indiqua au tech qu’elle prendrait les papiers dans la matinée, et s’en fut à Magdalen demander à Lark Chiu si elle pouvait coucher chez elle pendant quelques nuits. Quand son amie lui eut répondu par l’affirmative, elle l’envoya à Balliol chercher ses vêtements et ses travaux de recherche, puis s’assit pour regarder la liste des abris souterrains que Colin avait répertoriés pour elle. Il faudrait qu’elle le prévienne de ne pas en dire un mot à Dunworthy. S’il était encore là. Il était probablement retourné au lycée, ce qui, à la lumière de ce que Merope lui avait fait comprendre, semblait tout aussi bien.

Elle mémorisa les abris du métro, les dates et les heures où ils avaient été frappés, puis s’attaqua aux adresses interdites par M. Dunworthy, ce qui occupa le reste de sa nuit, même si la liste qu’elle devait apprendre par cœur ne comportait que les maisons touchées en 1940, durant la première moitié du Blitz. Est-ce que tous les immeubles de Londres avaient été bombardés avant que cela se termine ?

Le lendemain matin, elle se rendit à Garde-robe pour commander son costume.

— J’ai besoin d’une jupe noire, d’un chemisier blanc, et d’un manteau léger, de préférence noir aussi, indiqua-t-elle à la tech, qui revint promptement avec une jupe bleu marine.

— Non, ça ne marchera pas. J’incarne une vendeuse. En 1940, les employées des grands magasins portaient des jupes noires et des corsages blancs à manches longues.

— Je suis certaine que n’importe quelle jupe foncée ferait l’affaire. C’est un bleu marine très sombre. Dans la plupart des éclairages, personne ne remarquerait la différence.

— Non, il faut que ce soit noir. Combien de temps, pour avoir une jupe comme celle-là en tissu noir ?

— Aucune idée, ma chère. Nous avons des semaines de retard. D’un seul coup, M. Dunworthy s’est mis à faire toutes sortes de changements dans les plannings, on a dû réassigner des costumes et en fournir de nouveaux sans le moindre délai. Quand a lieu votre saut ?

— Après-demain, mentit Polly.

— Oh là là ! voyons si je déniche quelque chose qui pourrait marcher.

De retour dans le dressing-room, elle en émergea au bout d’un moment avec deux jupes : une mini des années 1960, et un kilt cargo i-com.

— Voilà les seules jupes noires que j’aie pu trouver.

— Négatif !

— Le téléphone cellulaire du kilt est juste une réplique. Il n’est pas dangereux.

Mais il n’avait pas non plus été inventé avant les années 1980, pas plus qu’il n’existait de kilts cargo avant 2009. Elle obtint de la tech une commande en urgence pour une jupe noire coupée selon le modèle de la bleu marine, puis revint au labo indiquer où elle logeait et voir si, par quelque miracle, ils n’avaient pas réussi à localiser son point de transfert.

La porte était fermée à clé. Pour se protéger de la colère des historiens dont les sauts avaient été annulés ? Polly frappa et, après une longue minute, Linna la laissa entrer, l’air harassé.

— Je suis au téléphone, prévint-elle avant de se hâter d’y retourner… et de déclarer à son interlocuteur : Je sais bien que vous étiez programmé pour faire d’abord la bataille de la Somme.

Polly rejoignit Badri à la console.

— Désolée de vous déranger. Je me demandais si vous aviez déjà trouvé mon site.

— Non, dit-il en frottant son front d’un air fatigué. Le problème, c’est le black-out.

Polly hocha la tête. Le transfert était impossible si quiconque, à proximité, risquait de le voir se produire. D’ordinaire, le faible scintillement d’un saut émergent attirait peu les regards, mais dans le black-out londonien on repérait sur-le-champ même la lueur d’une lampe de poche, ou un interstice entre les rideaux d’une maison, et les gardes de l’ARP patrouillaient tous les quartiers, en quête de la moindre infraction.

— Que pensez-vous de Green Park ou de Kensington Gardens ?

— Pas bon. Ils ont tous les deux des batteries de DCA, et le siège des ballons de barrage est installé à Regent’s Park.

Un coup coléreux retentit à la porte et, quand Linna ouvrit, un homme en veste de daim frangée et chapeau de cow-boy surgit en tempête, agitant un listing.

— Quel est l’enfoiré qui a changé mon planning ? cria-t-il à l’intention de Badri.

— Je vous informerai dès que j’aurai trouvé quelque chose, lança le tech à Polly.

D’évidence, ce n’était pas le moment de lui demander s’il voulait avoir l’obligeance de se hâter.

— Je reviendrai plus tard.

— Vous ne pouvez pas l’annuler ! criait l’homme au chapeau de cow-boy. Je me prépare à faire la bataille de Plum Creek depuis six mois !

Polly le contourna et adressa un signe d’adieu à Linna, qui téléphonait toujours.

— Je sais parfaitement que vous avez déjà eu vos implants…, soupirait-elle.

Polly ouvrit la porte et sortit.

Et faillit percuter Colin qui s’était assis sur le dallage, le dos appuyé au mur du labo.

— Désolé, s’excusa-t-il avant de se hisser sur ses pieds. Où étais-tu passée ? Je t’ai cherchée dans tout Oxford !

— Que fais-tu là, dehors ? Pourquoi n’es-tu pas entré ?

Il prit un air penaud.

— Impossible. Interdiction d’accès. M. Dunworthy se met à délirer complet ! Je lui ai demandé de partir en mission, et il a téléphoné au labo pour leur défendre de me laisser entrer.

— Tu es certain que tu n’as pas tenté de te glisser dans le filet pendant que quelqu’un d’autre était en train de traverser ?

Non. Tout ce que j’ai fait, c’est de dire que sur certaines destinations, quelqu’un de mon âge pourrait apporter un point de vue différent par rapport à des historiens plus vieux…

Quelle destination ? Les croisades ?

— Pourquoi tout le monde me cherche-t-il avec les croisades ? C’est un truc que je rêvais de faire quand j’étais gosse, et je ne suis plus un…

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4

À l’époque, la livre sterling était divisée en vingt shillings et un shilling valait douze pence (singulier : un penny). (NdT)