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— Je suis si contente qu’ils aient décidé de rouvrir, l’interrompit Polly en hâte. L’un de mes amis m’a dit que je devais voir Saint-Paul quand j’arriverais à Londres, spécialement La Lumière du monde. C’est magnifique.

— Hélas ! ce n’est qu’une copie. Nous avons envoyé l’original au pays de Galles avec les autres trésors de la cathédrale, mais nous avons jugé que Saint-Paul ne serait pas Saint-Paul sans ce tableau. Il est resté pendu ici pendant toute la dernière guerre, et nous pensions vital qu’il y soit pendant celle-ci, particulièrement à cause du black-out et des lumières qui s’éteignent en Europe pendant qu’Hitler imprime son affreuse griffe de ténèbres partout sur le monde. Ce tableau nous rappelle qu’une lumière, au moins, ne s’éteindra jamais.

Il regarda la peinture d’un œil critique.

— Je crains que ce ne soit pas une très bonne copie. Elle est plus petite que l’original, et les couleurs ne sont pas aussi éclatantes. Cependant, c’est mieux que rien. Voyez comment la lumière semble faiblir, et comment l’artiste a réussi à peindre tant d’émotions à la fois sur le visage du Christ : la patience, et la peine, et l’espérance.

Et la résignation, ajouta Polly.

— La porte ouvre sur quoi ? demanda-t-elle. La peinture ne permet pas de le deviner.

Il lui sourit, radieux, comme à une élève brillante.

— Exactement. Et vous remarquerez qu’elle n’a pas de loquet. Elle ne peut s’ouvrir que de l’intérieur. Comme la porte du cœur. C’est ce qui est si merveilleux avec ce tableau. On y trouve quelque chose de différent chaque fois qu’on le regarde. Nous aimons l’appeler notre « sermon à l’intérieur du cadre », quoique le cadre ait été lui aussi emporté au pays de Galles. Une belle œuvre en bois doré, où est gravée l’Écriture sainte que l’œuvre illustre.

— « Voici, je me tiens à la porte, et je frappe[10] », cita Polly.

Il approuva, encore plus radieux.

— « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je dînerai avec lui, et lui avec moi.[11] » La tombe de l’artiste est dans la crypte. Avec celle de lord Nelson.

— J’aimerais beaucoup la voir.

— Désolé, la crypte est interdite aux visiteurs, mais je peux vous montrer le reste de l’église, si vous avez le temps.

Et si le doyen Matthews n’arrive pas pour annoncer que l’église est toujours fermée et demander ce que je fiche ici.

— Je serais ravie de la visiter, si cela ne vous dérange pas, monsieur… ?

— Humphreys. Cela ne me dérange pas du tout. En tant que bedeau, je m’occupe souvent des visites.

Il l’accompagna le long de la travée jusqu’aux portes principales où, elle le supposa, il commençait le tour.

— Voici la grande porte de l’ouest. Nous ne l’ouvrons que lors des grandes cérémonies. Pour les autres jours, nous utilisons les portes plus petites qui flanquent chaque côté.

Polly aperçut l’autre ouverture de la travée sud, jumelle de celle qu’elle avait empruntée pour entrer.

— Les pilastres sont en pierre de Portland, continuait-il, tapotant l’un des piliers rectangulaires. Le sol sur lequel nous marchons…

Est aussi l’emplacement de la future dalle commémorative, le mémorial dédié à la mémoire des veilleurs du feu de Saint-Paul, ces volontaires « qui par la grâce de Dieu ont sauvé cette église ». Et le seul élément rescapé après la bombe de précision.

— … est un damier noir et blanc en marbre de Carrare. D’ici, on peut apprécier toute la longueur de la cathédrale. Elle est dessinée en forme de croix.

Il marcha vers la travée sud jusqu’à une cloison temporaire en bois qui couvrait ce côté du vestibule.

— À votre droite, enchaîna-t-il, voici l’escalier géométrique dessiné par Christopher Wren. Comme vous pouvez le remarquer, il est condamné en ce moment, mais la décision finale à son sujet n’est pas prise.

— Une décision ?

— Voyez-vous, cet escalier offre notre meilleur accès aux toits de ce côté-ci de l’église. Hélas ! il est extrêmement fragile. Et irremplaçable. Si un engin incendiaire tombait sur le toit de la bibliothèque ou sur l’une des tours… Prendre un parti n’est pas facile.

Il marcha le long de la travée jusqu’à une grille en fer.

— Voilà la chapelle de l’ordre de Saint-Michael et Saint-George, avec ses stalles de prière en bois. Les bannières qui pendent d’ordinaire au-dessus ont toutes été enlevées par précaution.

Les chérubins du XVIIe siècle avaient été eux aussi déplacés, ainsi que les chandeliers de la nef, et la plupart des monuments de la travée sud.

— Certaines pièces étaient trop difficiles à déplacer, alors nous les avons juste protégées avec des sacs de sable, ajouta M. Humphreys qui la faisait passer devant un escalier fermé par une corde et un écriteau. « Vers la galerie des Murmures. Fermé aux visiteurs. »

Dommage, soupira Polly pendant que le bedeau l’emmenait vers le large espace central ouvert sous le dôme, d’où partait un autre escalier barré par une chaîne.

— Voilà le transept. Il dessine la croix de la cathédrale.

Il la conduisit vers le monument dédié à Nelson, ou plutôt vers les piles de sacs de sable qui le protégeaient, puis vers d’autres piles de sacs de sable qui cachaient les statues du capitaine Robert Scott, de l’amiral Richard Howe et de l’artiste J.M.W. Turner.

— Le transept sud est surtout remarquable pour son encadrement en chêne sculpté par Grinling Gibbons, qui a malheureusement…

— … été démonté et transporté pour être mis à l’abri, murmura Polly.

Elle le suivit dans le chœur et l’abside, où il désigna l’orgue – démonté par précaution –, la statue emmaillotée de John Donne – au milieu d’un amoncellement de sacs de sable dans la crypte –, le maître-autel, et les vitraux.

— Pour l’instant, nous avons eu beaucoup de chance, dit M. Humphreys en les pointant du doigt. Ils sont trop grands pour que nous les bardions de bois, mais nous n’avons encore perdu aucun des vitraux.

Ça ne durera pas.

D’ici à la fin de la guerre, ils seraient tous brisés en mille morceaux. Le dernier avait été détruit par un V2 qui s’était écrasé à proximité.

M. Humphreys la conduisit de l’autre côté du chœur et lui montra les seaux d’eau et les pompes à main alignées contre le mur.

— Notre pire souci, c’est le feu. La structure sous-jacente est en bois. Si l’un des toits prenait feu, le plomb coulerait dans les fissures entre les pierres, et elles exploseraient comme cela s’est passé la première fois que la cathédrale a brûlé. Elle a été complètement anéantie lors du Grand Incendie de Londres, quand ce quartier de la ville est parti en fumée.

Cela se répétera dans trois mois, réfléchit Polly. Elle se demandait si M. Humphreys était l’un des veilleurs du feu. Il paraissait trop âgé mais, encore une fois, le Blitz avait été une guerre de vieillards, de vendeuses et de femmes d’âge mûr.

— Nous ne laisserons pas cette tragédie se reproduire, dit-il, répondant à son interrogation. Nous avons formé une équipe de volontaires pour contrôler les bombes incendiaires sur les toits. Je suis de garde ce soir.

— Alors il ne faut pas que je vous retienne. Je devrais y aller.

— Non, non ! Pas avant que je vous aie montré mon monument favori !

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10

Apocalypse, III, 20, traduction de Louis Segond, 1910. (NdT)

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11

Ibid. (NdT)