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— Nous aurions dû retenir ces demoiselles ici, dit Mlle Laburnum.

Trot se blottit sur les genoux de sa mère, qui lui caressa les cheveux.

— Chh ! tout va bien.

Non, c’est faux.

Polly examinait leurs visages. Ils avaient la même expression qu’au début des coups sur la porte. Si le raid ne se calmait pas vite…

Tous les canons de DCA de Londres tiraient. Un chœur d’assourdissants « poum-poumpoumpoum », ponctués par les impacts lourds des bombes. Le vacarme ne cessait d’augmenter. Les regards de tous s’étaient portés sur le plafond, comme dans l’attente d’une rupture imminente. Il y eut un crissement de métal qui se déchire, suivi d’une explosion à crever les tympans. Mlle Hibbard bondit et son tricot lui échappa. Bess se mit à pleurer.

— Le bombardement a l’air un peu plus sévère, ce soir, dit le pasteur.

Un peu plus sévère ! On aurait cru que les avions – et les canons de DCA – avaient choisi de se régler leur compte dans le sanctuaire de l’église, juste au-dessus.

Kensington n’a pas été touché, se rassura Polly.

— Si nous chantions ? proposa le pasteur, réussissant à dominer la cacophonie.

— Voilà une excellente idée !

Et Mme Wyvern se lança dans un God save our noble King. Mlle Laburnum, puis M. Simms se joignirent à elle avec vaillance, mais on pouvait à peine les entendre avec les rugissements et la clameur qui provenaient de l’extérieur, et le pasteur ne poursuivit pas son effort après le premier couplet. Un à un, ils arrêtèrent de chanter et recommencèrent à observer anxieusement le plafond.

Une bombe de forte puissance explosa si près que les poutres de l’abri tremblèrent. Une autre bombe aussi violente suivit immédiatement, encore plus près. Elle engloutit le bruit des canons, mais pas le bourdonnement incessant et affolant des avions.

— Pourquoi ça ne se calme pas ?

Polly percevait la panique dans la voix de Viv.

— J’aime pas ça ! hurla Trot, ses petites mains collées sur ses oreilles. C’est fort !

— Certes, dit le gentleman depuis son coin. « L’île est remplie de bruits. »[12]

Polly le dévisagea, stupéfaite. Sa voix s’était métamorphosée. Jusque-là tranquille et policée, elle avait pris un ton grave de commandement. Les pleurs des petites filles s’arrêtèrent, et elles fixèrent leurs yeux sur lui.

Il ferma son livre, le posa au sol à côté de lui et se leva.

— « Des sons étranges et divers, des rugissements… »

Il se débarrassa de son manteau d’un haussement d’épaules, comme il aurait jeté sa cape pour se révéler magicien. Ou roi !

— « Des cris, des hurlements, et beaucoup d’autres bruits, tous horribles, nous ont réveillés… » (Il marcha soudain jusqu’au centre de la cave.) « Le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi des feux ! » (Il criait, et Polly avait l’impression qu’il avait doublé de taille.) « Par moi, le promontoire a tremblé sur ses massifs fondements. » (Sa voix sonore envahissait la cave.) « Tantôt, je me divisais et je brûlais en plusieurs endroits à la fois ! » (Théâtral, il désignait tour à tour le plafond, le sol, la porte…) « Tantôt, je flambais sur le grand mât, le mât de beaupré, les vergues… » (Ses bras s’ouvrirent, immenses.) « Puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes. »

Au-dessus, une bombe s’écrasa, si proche qu’elle fit trembler les tasses et la fontaine à thé, mais personne n’y prit garde. Tous regardaient le gentleman, leur peur oubliée, bien que le terrifiant vacarme n’ait pas diminué. Ses mots, au lieu d’en distraire leur attention, leur décrivaient le tumulte de façon si captivante qu’ils le dépouillaient de sa menace. C’était devenu un simple effet de scène, coups de cymbale et froissement de feuilles de métal, l’accompagnement sonore et théâtral de sa voix.

— « Maudits soient leurs hurlements ! Leur voix domine la tempête et la manœuvre ! »

Il sauta directement à l’épilogue de Prospero, puis enchaîna sur la scène de la folie du roi Lear, pour aborder enfin Henri V pendant que son audience, extasiée, l’écoutait.

À un certain moment, la cacophonie dehors s’était calmée, diminuant jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le « poum-poumpoumpoum » assourdi d’un canon de DCA au nord-est, mais personne dans la pièce ne l’avait remarqué. C’était, bien sûr, le but recherché. Admirative, Polly buvait des yeux l’auteur de cet exploit.

— « Le bon vieillard racontera cette histoire à son fils ; et d’aujourd’hui à la fin des siècles ce jour solennel ne passera jamais, qu’il n’y soit fait mention de nous ; de nous, petit nombre de privilégiés, troupe de frères. »[13]

Sa voix, forte jusque-là, s’éteignit sur ces mots ultimes, comme une cloche dont le dernier écho meurt dans le silence.

— « La langue de fer de minuit a prononcé douze, murmura-t-il. Chers amis, allons au lit ! »[14]

Et il courba la tête, une main sur le cœur.

Il y eut un moment de silence fasciné, suivit par un cri de Mlle Hibbard :

— Oh ! mon Dieu !

Puis par un concert d’applaudissements. Trot tapait des mains, frénétique, et même M. Dorming fit chorus. Le gentleman exécuta un profond salut, récupéra son manteau sur le sol, et retourna vers son coin et son livre. Mme Brightford rassembla ses filles, tandis que Nelson, Lila et Viv se préparaient à dormir, l’un après l’autre, comme des enfants après qu’on leur a raconté leur histoire du soir.

Polly s’assit à côté de Mlle Laburnum et du pasteur.

— Qui est-ce ? chuchota-t-elle.

— Allons, vous l’ignorez ? dit Mlle Laburnum.

Polly souhaita qu’il ne soit pas trop célèbre, sinon son échec à le reconnaître paraîtrait suspect.

— C’est Godfrey Kingsman, lui apprit le pasteur, l’acteur shakespearien.

— Le plus grand acteur d’Angleterre, expliqua Mlle Laburnum.

Mme Rickett renifla.

— S’il est si bon acteur, que fait-il assis dans cet abri ? Pourquoi n’est-il pas en scène ?

— Vous savez bien que les théâtres ont fermé à cause des raids, s’enflamma Mlle Laburnum. Jusqu’à ce que le gouvernement autorise leur…

— Tout ce que je sais, c’est que je ne loue pas de chambre aux acteurs, l’interrompit Mme Rickett. On ne peut pas leur faire confiance pour payer leur loyer.

Mlle Laburnum devint toute rouge.

Sir Godfrey

— Il a donc été anobli ? s’empressa d’interroger Polly.

— Par le roi Edward. J’ai peine à croire que vous n’ayez jamais entendu parler de lui, mademoiselle Sebastian. Son Lear est célèbre ! Je l’ai vu jouer Hamlet quand j’étais jeune, et il était tout simplement merveilleux !

Il l’est encore aujourd’hui, songea Polly.

— Il s’est produit devant toutes les têtes couronnées d’Europe, continuait Mlle Laburnum. Penser qu’il nous a honorés, nous, d’une interprétation cette nuit !

Mme Rickett renifla derechef, et le signal de fin d’alerte empêcha in extremis Mlle Laburnum de prononcer des mots qu’elle aurait pu regretter. Les dormeurs s’assirent et bâillèrent, et chacun commença à rassembler ses effets. Sir Godfrey marqua sa page dans son livre, le ferma, se leva. Mlle Laburnum et Mlle Hibbard se précipitèrent pour lui dire à quel point elles l’avaient trouvé remarquable.

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12

La Tempête, de William Shakespeare, acte III, scène 2. (NdT)

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13

Henri V, de William Shakespeare, acte IV, scène 3, notre traduction. (NdT)

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14

Le Songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare, acte V, scène 1, notre traduction. (NdT)