— Cinq cents livres de métal en goguette, répondit M. Simms en caressant la tête de son chien.
M. Dorming tendit l’oreille et hocha la tête.
— Ils rentrent chez eux.
Il s’allongea mais, après quelques minutes de silence, les raids reprirent abruptement, accompagnés du martèlement des canons de DCA et du vrombissement des avions au-dessus de l’église.
M. Dorming se rassit, suivi du pasteur et de Lila qui s’écria, dégoûtée :
— Ah ! ça faisait longtemps !
Les autres, un par un, s’éveillaient et commençaient à examiner le plafond, inquiets. Déterminée à en maîtriser la technique avant le matin, Polly continua d’empaqueter. On entendit un cliquetis, comme si, là-haut, la grêle frappait la rue.
— Bombes incendiaires, dit M. Simms.
L’éclatement d’un obus de DCA précéda un long sifflement perçant, puis une double explosion… Ce n’était pas aussi assourdissant que la nuit d’avant, mais le pasteur s’avança jusqu’à sir Godfrey qui lisait une lettre et lui dit doucement :
— Les raids font de nouveau du vilain, ce soir. Serait-ce trop vous demander, sir Godfrey, que de nous faire l’honneur d’une autre représentation ?
— Tout l’honneur est pour moi.
Et sir Godfrey plia sa lettre, la glissa dans la poche de son manteau et se leva.
— Que souhaitez-vous ? Beaucoup de bruit pour rien ? ou l’une des tragédies ?
— La Belle au bois dormant, lâcha Trot depuis le giron de sa mère.
— La Belle au bois dormant ? Hors de question ! Je suis sir Godfrey Kingsman. Je n’exécute pas de pantomime.
Trot aurait dû fondre en larmes, au lieu de quoi elle proposa :
— Alors celle avec le tonnerre.
— La Tempête. Un bien meilleur choix.
Un sourire illumina le visage de Trot.
Cet homme est vraiment merveilleux !
Polly regrettait de ne pouvoir le contempler au lieu de s’entraîner avec ses feuilles d’emballage.
— Oh ! non, jouez-nous Macbeth, sir Godfrey, intervint Mlle Laburnum. J’ai toujours voulu vous voir dans…
Sir Godfrey s’était étiré de toute sa hauteur et gronda :
— Ignorez-vous qu’appeler la pièce écossaise par son nom porte malheur ?
Il scruta le plafond, écoutant un moment les bombes s’écraser et exploser comme s’il s’attendait que l’une d’entre elles fasse irruption pour châtier l’inconsciente.
— Non, chère madame, dit-il plus calmement. Ambition et violence ont dépassé les bornes ces deux dernières semaines. Et nous avons assez de brume et d’air empoisonné au loin pour cette nuit.
Il s’inclina devant Trot, majestueux.
— Nous jouerons donc « celle avec le tonnerre », « remplie de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. »[18] Mais, si je dois incarner Prospero, il me faut une Miranda.
En quelques enjambées, il rejoignit Polly et lui tendit la main.
— Votre gage, pour avoir mutilé mon Times, déclara-t-il en regardant le journal déchiré. Mademoiselle…
— Sebastian. Je suis désolée de…
— Peu importe, dit-il d’un air absent avant de la dévisager avec attention. Pas Sebastian, non… Sa jumelle, Viola.
— Je croyais qu’elle s’appelait Miranda, intervint Trot.
— C’est vrai, convint-il avant d’ajouter dans un souffle : Nous jouerons La Nuit des rois une autre fois.
Il aida Polly à se lever.
— « Venez, ma fille, écoutez, je veux vous conter comment nous sommes arrivés sur cette île livrée à d’étranges vents. »
Il sortit son livre de sa poche intérieure et le lui tendit.
— Page huit, murmura-t-il. Acte premier, scène deux. « Si c’est vous, mon bien-aimé père… »
Il était improbable qu’une vendeuse de 1940 connaisse la tirade, aussi prit-elle le livre et fit-elle semblant de le lire.
— « Si c’est vous, mon bien-aimé père, qui par votre art faites mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée… »
— « Peux-tu te souvenir d’une époque de ta vie où nous n’étions pas encore venus dans cette caverne ? »
— « Tout cela est bien loin, récita-t-elle en pensant à Oxford, et plutôt comme un songe que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir… »
— « Que vois-tu encore, lui dit-il en la dévisageant, dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps ? »
Mince ! il sait que je viens du futur ! pensa-t-elle. Puis : Allons, il récite simplement son texte, il est impossible qu’il soit au courant. Si bien qu’elle rata complètement sa réplique.
— « Faut-il avoir joué de malheur… », lui souffla-t-il.
Elle ne savait plus où ils en étaient sur la page.
— « Faut-il avoir joué de malheur pour être venus ici ? Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu’il en soit arrivé ainsi ? »
— « L’un et l’autre, mon enfant ! On m’a cruellement joué, comme tu le dis, et c’est ainsi que nous avons été chassés de là ; mais c’est par un grand bonheur que nous sommes arrivés ici. »
Il lui prit les mains, qui tenaient toujours le livre, et se lança dans la tirade où Prospero explique leur arrivée sur l’île puis, sans même une pause, il enchaîna avec ses accusations contre Ariel.
Elle oublia le livre, oublia le rôle de vendeuse des années 1940 qu’elle était censée jouer, oublia les gens qui les regardaient, le grondement des avions, oublia tout à l’exception des mains de l’homme qui la gardaient captive. Et de sa voix. Face à lui, envoûtée, « enchaînée par un charme » comme devant un vrai sorcier, elle souhaitait qu’il ne s’arrête jamais.
Quand il parvint au vers : « Je brise ma baguette », il libéra ses mains, leva les siennes au-dessus de sa tête et les abaissa brusquement, mimant le bris d’un bâton imaginaire. Alors son public, qui affrontait chaque nuit les attaques et l’anéantissement avec la même sérénité, ne put retenir un sursaut. Les trois petites filles se blottirent contre leur mère, bouches ouvertes, œil élargi.
— « Je noierai sous les eaux mon livre magique, proclama-t-il, d’une voix lourde de puissance, d’amour et de regret. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air subtil. »
Oh ! pas ça ! La suite était pourtant la plus belle tirade de Prospero, mais les palais, les tours, le « vaste globe » qu’elle évoquait y étaient détruits. Sir Godfrey avait dû entendre sa silencieuse prière parce qu’il dit, à la place :
— « Nous nous dissoudrons, sans même laisser derrière nous la trace que laisse le nuage emporté par le vent. »
Et Polly sentit ses yeux s’emplir de larmes.
Sir Godfrey se saisit de nouveau de ses mains.
— « Vous avez l’air émue comme si vous étiez remplie d’effroi. Soyez tranquille. Maintenant, voilà nos divertissements finis. »
Et la fin d’alerte retentit.
Tout le monde porta ses yeux sur le plafond, et Mme Rickett se leva et commença d’enfiler son manteau.
— « Le rideau s’est refermé », murmura sir Godfrey à Polly.
Sur le point de lui libérer les mains, il lui adressa une petite grimace.
Elle secoua la tête.
— « C’était le rossignol, le jour n’est pas encore prêt de paraître. »[19]
Il lui jeta un regard de respect mêlé d’admiration, puis sourit et secoua la tête à son tour.