— Vous en faites pas. J’peux résoudre l’énigme tout seul. Alors, on débarque en Normandie ? J’m’en doutais. Owen Batt disait Calais, mais j’y disais non, qu’les Allemands y nous prévoyaient là, et qu’on est plus malins qu’eux. Attendez que je leur…
— Vous ne pouvez rien dire à Owen Batt, ou à qui que ce soit, trancha Cess.
— Si vous le faites, vous pourriez nous faire perdre la guerre, ajouta Ernest.
Et ils passèrent un autre quart d’heure, debout dans le brouillard épais, à convaincre le fermier de garder le secret.
— Motus et bouche cousue, promit-il à contrecœur. Mais quel dommage ! La tête de mon taureau… (Son visage s’éclaircit.) Je pourrai le dire après le débarquement, non ?
— Oui, répondit Ernest, mais seulement trois semaines après.
— Pourquoi ?
— On ne peut pas vous parler de ça non plus, indiqua Cess. C’est top top secret.
— On vous laisse les tanks ? s’enquit Ernest. On vous jure qu’on reviendra les chercher dès qu’ils auront été photographiés.
Le fermier hocha la tête.
— Si j’aide à gagner la guerre…
— Ça aide.
Et Cess se dirigea vers le camion.
— Attendez une minute. J’ai dit d’accord pour les tanks, pas pour mener votre engin dans mon pré. Faudra déménager vot’ foutu ballon comme vous l’avez apporté.
— Mais ça va prendre une demi-heure, et si on nous voit d’un avion ? argumenta Cess. Ce brouillard peut se lever n’importe quand.
— Y s’lèvera pas.
Le fermier ne se trompait pas. Le brouillard s’installa sur la prairie et sur les bois telle une épaisse couverture grise. Toute orientation devenait impossible, si bien que leurs efforts pour tirer, pousser, malmener derechef le char effondré se révélèrent si imprécis qu’ils manquèrent le camion de près de cent mètres, Ernest réussissant à s’étaler de nouveau à deux reprises.
— Bon, au moins, ça ne pourrait pas être pire, commenta Cess alors qu’ils tentaient de hisser la masse effondrée à l’arrière du véhicule.
Au même instant, la pluie recommença de tomber, une pluie fine qui vous glaçait jusqu’aux os, et qui se maintint pendant toute la durée de stockage du tank, du traceur d’empreintes, de la pompe et du phonographe, et des remerciements au fermier qui, comme le taureau, avait observé l’intégralité de la scène avec intérêt. Quand ils arrivèrent à Cardew Castle, ils étaient trempés, gelés et affamés.
— Oh non ! on a raté le petit déjeuner, s’exclama Cess en sortant le phonographe. Je ne tiendrai jamais jusqu’au déjeuner. Je pourrais dormir une semaine. Que vas-tu faire, dormir, ou manger ?
— Ni l’un ni l’autre. Je dois écrire mes papiers.
— Ça ne peut pas attendre ?
— Non, il faut qu’ils soient à Croydon à 16 heures.
— Tu ne disais pas qu’ils étaient exigés ce matin ?
— Si, mais j’ai raté l’heure limite du Weekly Shopper de Sudbury parce que j’ai failli me faire tuer par un taureau furieux, alors maintenant je dois les rendre au Clarion Call de Croydon.
— Désolé.
— Ça ira. Nous n’aurons pas souffert en vain. Notre ami le fermier m’a donné une idée de lettre au rédacteur en chef. (Il prit la pile des disques du phonographe que Cess lui tendait.) « Cher monsieur, je me suis réveillé mardi matin pour découvrir qu’une… » Quelle brigade de tanks est censée stationner ici, actuellement ? Américaine ou anglaise ?
— Canadienne. La 4e brigade d’infanterie canadienne.
— « Pour découvrir qu’un escadron de tanks canadiens avaient détruit mon meilleur pâturage. Ils avaient écrasé mon herbe, effrayé mon taureau primé… »
— Pas autant qu’il t’a effrayé, toi ! se moqua Cess qui lui tendait la pompe à bicyclette.
— « … et laissé partout les traces boueuses de leurs tanks, tout ça sans même demander la permission. »
Il cala les disques sous son bras et fit passer la pompe dans sa main gauche pour tourner la poignée de la porte.
— « Je comprends que nous devons faire front pour obtenir la défaite des Allemands, et qu’en temps de guerre certains sacrifices se révèlent nécessaires, mais… »
Il ouvrit la porte.
— Où étiez-vous passés, vous deux ? demanda Moncrieff. On est en retard.
— Pour quoi ? s’enquit Ernest.
— Oh non ! s’exclama Cess. Ne me dis pas que nous avons encore des tanks à souffler. On est restés debout toute la nuit.
— Tu dormiras dans la voiture, annonça Moncrieff.
Et Prism entra, vêtu de tweed et cravaté.
— Tu ne peux pas aller au bal dans cette tenue, Cendrillon, déclara Prism.
Il déchargea Ernest de la pompe et des disques et ajouta :
— Allez, va te doucher et t’habiller. Tu as cinq minutes.
— Mais je dois envoyer mes articles à…
— Tu le feras plus tard, ordonna Prism.
Il jeta les disques sur le bureau et le propulsa vers la salle de bain.
— Mais le bouclage du Shopper de Sudbury…
— Ceci est plus important. Va me laver cette boue et habille-toi. Et prends ton pyjama.
— Mon pyjama ?
— Oui. Nous allons voir la reine.
Londres, le 19 septembre 1940
J’en prévins les autres ; puis, après un instant, je compris que la clarté en question n’était pas un reflet dans les nuages, mais la crête blanche d’une énorme vague !
Dans l’aube glaciale, pendant tout le chemin du retour à la pension, Mlle Laburnum ne cessa de vanter les mérites de sir Godfrey.
— Comme ce devait être exaltant pour vous, mademoiselle Sebastian, de jouer avec un acteur aussi renommé que sir Godfrey ! s’extasiait-elle. Le Songe d’une nuit d’été est l’une de mes pièces favorites !
Ils avaient interprété La Tempête, et Polly fut soulagée que sir Godfrey ne puisse entendre pérorer l’ignorante.
— Quelle nuit sensationnelle ! continua-t-elle. Je ne parviendrai jamais à m’endormir.
J’y parviendrais, moi, se dit Polly, mais elle n’en avait pas le temps. Elle lava son corsage noirci par le Times en regrettant de ne pas disposer d’un second chemisier. Elle devrait en récupérer un à Garde-robe quand elle irait chercher sa jupe.
Elle repassa le vêtement pour le sécher au mieux, avala un petit déjeuner rapide de porridge tragiquement brûlé, et partit au travail. Elle espérait que la Central Line aurait rouvert – c’était le cas – et que Mlle Snelgrove la croirait quand elle raconterait qu’elle n’avait pas pu regagner son domicile à cause des raids, mais elle était absente lorsque Polly arriva chez Townsend Brothers.
— Elle fait un remplacement au quatrième, aujourd’hui, lui expliqua Marjorie. À la place de Nan, aux « Articles ménagers ». Et elle m’a demandé de vous informer que Townsend Brothers avance son heure de fermeture de 18 heures à 17 h 30. Ça commence ce soir. À cause des raids.
Parfait. Cela me donnera plus de temps pour atteindre le point de transfert.
— Nan a-t-elle été blessée par les raids de la nuit dernière ? interrogea Doreen. Ils étaient rudes à Whitechapel.
— Non. Mlle Snelgrove l’aurait signalé.
— Peut-être qu’elle a filé en douce, suggéra Doreen.
— Non, je ne crois pas. Mlle Snelgrove n’avait pas l’air irritée quand elle m’en a parlé, dit Marjorie qui ajouta en souriant : Enfin, pas plus que d’habitude.