Выбрать главу

« Il a décidé qu’il voulait davantage d’argent, peut-être pour que sa sœur puisse aller à la même école que Barbara. Il s’est dit qu’il connaissait un moyen, mais quelque chose a mal tourné.

— Oui ! C’est ce que je pense aussi ! » Elle croise les bras sur sa poitrine et prend ses coudes dans ses mains en un geste d’autoréconfort que Hodge lui a souvent vu faire. « Je regrette quand même que Tina ait pas vu ce qu’il y avait dans ce carnet. Ce carnet Moleskine.

— Tu as une intuition là, ou tu suis un enchaînement logique qui m’échappe ?

— J’aimerais savoir pourquoi il ne voulait pas qu’elle le voie et l’a caché aussi précipitamment, c’est tout. » Ayant habilement esquivé sa question, Holly se dirige vers la porte. « Je vais programmer une recherche internet sur les cambriolages intervenus entre 2001 et 2009. Je sais que ça fait long, mais il faut bien commencer par quelque chose. Tu vas faire quoi ?

— Rentrer chez moi. Réfléchir à tout ça. Demain j’ai des voitures à saisir et un fuyard en conditionnelle à serrer, un certain Dejohn Frasier qu’est sûrement planqué chez sa belle-mère ou son ex-femme. Et puis je vais regarder les Indians, et peut-être bien aller me faire une toile aussi. »

Holly allume une cigarette.

« Je peux aller au ciné avec toi ?

— Si tu veux.

— Je peux choisir ?

— Seulement si tu promets de pas me traîner voir une nullité romantique avec Jennifer Aniston.

— Jennifer Aniston est une excellente actrice et une comédienne très sous-estimée. Sais-tu qu’elle a joué dans le premier Leprechaun en 1993 ?

— Holly, tu es une mine d’informations, mais tu esquives le problème, là. Promets-moi : pas de comédie romantique, ou j’y vais tout seul.

— Je suis sûre qu’on peut trouver un terrain d’entente, dit Holly sans vraiment croiser son regard. Tu crois que ça va aller pour le frère de Tina ? Tu penses pas qu’il pourrait réellement essayer de se suicider, si ?

— Non, pas si j’en crois son comportement. Il s’est mis en quatre pour sa famille. Des gars comme ça, capables d’empathie, ont pas de tendances suicidaires en général. Mais Holly, ça te semble pas bizarre que la petite ait pigé que Peter était l’expéditeur de l’argent, et que leurs parents n’y aient vu que du feu ? »

La lumière s’éteint dans les yeux de Holly et, l’espace d’un instant, elle ressemble beaucoup à la Holly d’avant, celle qui a passé la majeure partie de son adolescence dans sa chambre, le genre de jeunes reclus névrosés que les Japonais appellent des hikikomori.

« Les parents peuvent être très bêtes », dit-elle, et elle sort.

Ouais, pense Hodges, les tiens l’étaient certainement, on est d’accord là-dessus.

Il s’approche de la fenêtre, croise ses mains derrière son dos et regarde fixement le bas de Marlborough Street où, à l’approche de l’heure de pointe de l’après-midi, la circulation est en train de s’intensifier. Il se demande si Holly a envisagé l’autre source d’angoisse possible du garçon : que les blaireaux qui ont planqué l’argent soient revenus, et l’aient trouvé envolé.

Et que, d’une façon ou d’une autre, ils aient découvert qui l’a pris.

22

Statewide Motorcycle & Small Engine Repair[9] n’est ni à l’échelle de l’État ni à celle de la ville : c’est une erreur de zonage délabrée, en tôle ondulée rouillée, située dans le South Side, à un jet de pierre du stade de Ligue Mineure où jouent les Groundhogs. Il y a une rangée de motos à vendre en façade, alignées sous des fanions en plastique ondulant mollement sous une longueur de câble pendouillante. La plupart des motos paraissent plutôt sommaires à Morris. Un gros type en gilet de cuir, assis par terre contre le mur, est en train de tamponner sa peau écorchée par le bitume avec une poignée de Kleenex. Il lève les yeux vers Morris et ne dit rien. Morris ne dit rien non plus. Il a dû se taper la route à pied depuis Edgemont Avenue, quasiment deux bornes sous le soleil brûlant du matin, parce que les bus ne viennent jusqu’ici que les jours de match.

Il entre dans le garage et voilà Charlie Roberson, assis sur un siège de voiture maculé de cambouis devant une Harley à moitié démontée. Charlie ne voit pas Morris : il est en train d’examiner la batterie de la Harley, qu’il tient devant lui. Pendant ce temps, Morris, lui, l’examine. Même s’il doit avoir dépassé les soixante-dix ans, qu’il est chauve sur le dessus du crâne avec un pourtour de cheveux grisonnants, Charlie est toujours le même type musclé, compact comme une borne d’incendie. Il porte un T-shirt aux manches coupées et Morris peut lire le tatouage de prison fané sur l’un de ses biceps : WHITE POWER 4EVER[10].

L’une de mes réussites, pense Morris, et il sourit.

Roberson purgeait une peine de prison à vie à Waynesville pour avoir matraqué à mort une riche vieille dame de Branson Park dans Wieland Avenue. Elle s’était apparemment réveillée et l’avait surpris rôdant dans sa maison. Il l’avait aussi violée, peut-être bien avant de l’avoir matraquée, peut-être après, alors qu’elle gisait agonisante sur son palier à l’étage. Procès perdu d’avance pour Roberson, y avait pas photo. Il avait été vu dans le secteur à plusieurs reprises dans les jours précédant le cambriolage, il avait été photographié par la caméra de sécurité du portail de la vieille dame la veille de l’effraction, il avait discuté de la possibilité de visiter cette crèche-là et de voler cette dame-là avec plusieurs de ses copains des bas-fonds (tous plus qu’incités à témoigner par le procureur, ayant eux-mêmes quelques faux pas à faire éponger), et il avait un copieux casier pour vols et agressions. Le jury l’avait déclaré coupable ; le juge avait prononcé la perpétuité sans libération conditionnelle ; Roberson avait troqué la réparation de motos contre la confection de blue-jeans et le vernissage de meubles.

« J’ai fait mon lot de conneries, mais j’ai pas fait ça, avait-il confié à Morris maintes et maintes fois. J’aurais pu, j’avais le putain de code de sécurité, mais quelqu’un d’autre m’a coiffé au poteau. Je sais qui, en plus, parce qu’y a qu’un seul type à qui je l’avais donné. C’est un de ceux qui ont témoigné contre moi, putain, et si jamais je sors d’ici, ce type-là va crever. Je te le promets. »

Morris l’avait ni cru, ni pas cru — ses deux premières années en taule lui avaient appris que la « Ville » était remplie de types qui se prétendaient aussi innocents que la rosée du matin — mais quand Charlie lui avait demandé d’écrire pour lui à Barry Scheck, Morris avait accepté. C’était ça son vrai boulot en prison.

Il apparut que le cambrioleur-matraqueur-violeur avait laissé de son sperme sur les sous-vêtements de la vieille dame, que lesdits sous-vêtements étaient encore conservés dans l’une des caverneuses réserves à pièces à conviction de la ville, et que l’avocat envoyé par le Projet Innocence pour enquêter sur le cas de Charlie Roberson les avait retrouvés. Les test ADN, non disponibles à l’époque de la condamnation de Charlie, avaient prouvé que la semence n’était pas la sienne. L’avocat avait engagé un détective afin de retrouver la plupart des témoins appelés par l’accusation. L’un d’eux, en train de mourir d’un cancer, était non seulement revenu sur son témoignage mais avait reconnu le crime, dans l’espoir peut-être que ces aveux tardifs lui ouvriraient les portes du paradis.

« Hey, Charlie, lança Morris. Devine qui est là. »

вернуться

9

Réparation de motos et petits moteurs à l’échelle de l’État.

вернуться

10

Pouvoir blanc pour toujours.