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Roberson se retourna, plissa les yeux, se leva.

« Morrie ? C’est toi, Morrie Bellamy ?

— En chair et en os.

— Ça alors, tu m’en bouches un coin. »

Sûrement pas, pense Morris, mais quand Roberson pose la batterie sur le siège de la Harley et s’avance vers lui, bras largement écartés, il doit se soumettre à l’étreinte de rigueur avec tapes fraternelles dans le dos. Il rend même la pareille, au mieux de ses capacités. La masse de muscles sous le T-shirt crade de Roberson est vaguement alarmante.

Roberson se recule et dévoile ses chicots restants dans un large sourire. « Jésus-Christ ! Conditionnelle ?

— Conditionnelle.

— La vieille t’a lâché la grappe ?

— Ouais, elle s’est décidée.

— Bon Dieu, c’est génial ! Viens au bureau arroser ça ! J’ai du bourbon. »

Morris secoue la tête.

« Merci, mais l’alcool me réussit pas. Et puis, le kapo pourrait débarquer à tout moment pour me réclamer un échantillon d’urine. Je me suis fait porter pâle au boulot, c’est assez risqué comme ça.

— C’est qui ton agent de probation ?

— McFarland.

— Grand nègre à grosses couilles, hein ?

— Il est noir, ouais.

— Ah, c’est pas le pire, mais c’est vrai qu’au début ils t’ont à l’œil. Viens quand même au bureau, je boirai ta part. Hé, t’as appris que Duck a claqué ? »

Morris l’avait appris, en effet, la nouvelle était tombée peu de temps avant celle de sa conditionnelle. Duck Duckworth, son premier protecteur, celui qui avait fait cesser les viols par le codétenu de Morris et ses copains. Morris n’éprouvait pas de chagrin particulier. Les gens arrivaient ; les gens repartaient ; cette connerie c’était des conneries.

Roberson secoue la tête en attrapant une bouteille sur l’étagère supérieure d’un rangement métallique rempli d’outils et de pièces détachées.

« Un truc au cerveau, apparemment. Tu sais ce qu’on dit : Au milieu de cette putain de vie, on est dans cette putain de mort. » Il verse du bourbon dans une tasse en plastique marquée WORLD’S BEST HUGGER[11] et la lève. « À ce bon vieux Ducky. » Il boit, claque des lèvres et lève à nouveau sa tasse. « Et à toi. Morrie Bellamy, retour à la vie civile. La quille et la frite. Ils t’ont collé à quoi ? Un genre de travail de bureau, à mon avis. »

Morris lui raconte son boulot au MACC et meuble la conversation pendant que Roberson se sert une nouvelle rasade de bourbon. Morris n’envie pas Charlie pour sa libéralité avec le whisky, il a perdu trop d’années de sa vie par la faute de la biture à haute tension, mais il se dit que Roberson sera plus accessible à sa demande s’il est un peu gai.

Quand il juge le moment venu, il dit :

« Tu m’avais dit de venir te voir si jamais je sortais et que j’avais besoin d’un service.

— Vrai, vrai… mais j’aurais jamais pensé que tu sortirais. Pas avec cette cul-bénit que tu t’es farcie et qui voulait plus te lâcher. »

Roberson glousse de rire et se ressert une dose.

« J’aurais besoin que tu me prêtes une voiture, Charlie. Pas longtemps. Même pas une demi-journée.

— Pour quand ?

— Ce soir. Enfin… cette après-midi. C’est ce soir que j’en ai besoin. Je peux te la ramener tout de suite après. »

Roberson a cessé de rigoler.

« C’est un plus gros risque que de boire un coup, Morrie.

— Pas pour toi : t’es dehors, libre et réhabilité.

— Non, pas pour moi, je me prendrais juste une tape sur les doigts. Mais conduire sans permis, c’est une grave violation de conditionnelle. Tu risques de retourner en cabane. Attention, je dis pas que je veux pas t’aider, au contraire, je veux juste être sûr que tu mesures l’enjeu.

— Je le mesure. »

Roberson se ressert et sirote tout en méditant. Morris aimerait pas être le proprio de la bécane que Charlie va remonter une fois que leur petite palabre sera terminée.

Enfin, Roberson parle :

« Ça t’irait une fourgonnette plutôt qu’une voiture ? J’en ai une petite que je pourrais te passer. Automatique en plus. Y a encore écrit “Fleurs Jones” sur le côté mais c’est à moitié effacé. Elle est derrière. Je peux te la montrer si tu veux. »

Morris veut, et un seul regard lui suffit pour décider que la petite fourgonnette noire est un cadeau du ciel… à condition qu’elle tourne bien. Roberson lui assure que oui, même si elle a déjà un tour de compteur.

« Je ferme de bonne heure le vendredi. Vers les quinze heures. Je peux t’y mettre un peu d’essence et te laisser les clés sous la roue avant droite.

— C’est parfait », dit Morris. Il peut encore aller au MACC, dire à son gros con de patron qu’il avait une grippe intestinale mais que c’est passé, bosser jusqu’à quatre heures comme un bon petit rond-de-cuir modèle, puis revenir ici. « Dis voir, les Groundhogs jouent ce soir, non ?

— Ouais, ils reçoivent les Dragons de Dayton. Pourquoi ? T’as envie de placer quelques paris ? Je pourrais être de la partie.

— Une autre fois, peut-être. Ce que je me disais, c’est que je pourrais te ramener la fourgonnette autour de dix heures, la garer à la même place, et prendre un bus pour retourner en ville.

— Sacré vieux Morrie, toujours le même », dit Roberson, et il se tapote la tempe de l’index. Ses yeux se sont notablement injectés de sang. « T’es pas tombé de la dernière pluie.

— Oublie pas de laisser les clés sous la roue. »

La dernière chose qu’il faudrait à Morris c’est que Roberson, torché au mauvais whisky, oublie.

« J’oublierai pas. Je te dois une fière chandelle, mon pote. Je te dois le monde entier. »

L’expression de ce sentiment nécessite une nouvelle étreinte fraternelle aux relents de sueur, de bourbon et d’après-rasage bon marché. Roberson le serre tellement fort que Morris a du mal à respirer, mais enfin, il lui rend sa liberté. Il raccompagne Charlie au garage en pensant que ce soir — dans douze heures, peut-être moins — les carnets de Rothstein seront de nouveau en sa possession. Avec une perspective aussi enivrante que celle-là, qui a besoin de bourbon ?

« Je peux te demander pourquoi tu travailles ici, Charlie ? Je croyais que tu devais toucher un paquet de fric de l’État pour erreur judiciaire.

— Oh, mec, ils m’ont menacé de ressortir d’anciennes inculpations. » Roberson se rassoit devant la Harley. Il ramasse une clé à molette et s’en tapote une jambe de pantalon noire de cambouis. « Y compris une dans le Missouri qui aurait pu me renvoyer derrière les barreaux pour le restant de ma vie. La règle des trois infractions, ou une connerie comme ça. Alors j’ai passé une espèce d’accord. »

Il observe Morris de ses yeux injectés de sang et, en dépit de ses biceps charnus (il est clair qu’il a pas laissé tomber l’habitude de la muscu prise en prison), Morris voit bien qu’il est vraiment vieux, et qu’il sera bientôt malade, aussi. S’il l’est pas déjà.

« Ils t’enculent en fin de compte, mon pote. Bien profond. Secoue le cocotier et ils t’enculent encore plus profond. Alors tu prends ce qu’on te donne. Voilà ce qu’on m’a donné, et ça me suffit.

— Cette connerie c’est des conneries », dit Morris.

Roberson beugle de rire.

« T’as toujours dit ça ! Et c’est la putain de vérité !

— Juste, oublie pas de laisser les clés.

— Je les laisserai. » Roberson brandit un doigt noir de cambouis sous le nez de Morris. « Et toi, te fais pas choper. Écoute papa. »

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Meilleur donneur de câlins du monde.