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La portière se referme. Hodges voit Pete Saubers s’éloigner d’un pas vif, il remet lentement la carte dans sa poche et pense : Merde, j’ai tout fait foirer. Il y a encore six ans, peut-être même deux, je l’aurais eu.

Mais incriminer son âge est trop facile. Il sait, à un niveau plus profond, plus analytique et moins émotif, qu’il n’a vraiment bien joué à aucun moment. Penser qu’il aurait pu obtenir un résultat était une illusion. Pete s’est armé si solidement pour le combat qu’il est psychologiquement incapable de faire machine arrière.

Le gosse est déjà devant la pharmacie City Drug, il sort l’ordonnance de son père de sa poche arrière et entre. Hodges appelle Jerome.

« Bill ! Comment ça s’est passé ?

— Pas bien. Tu connais City Drug ?

— Ouais, bien sûr.

— Il entre chercher des médicaments. Ramène-toi devant la pharmacie aussi vite que possible. Il m’a dit qu’il rentrait chez lui ensuite mais ça peut être vrai ou pas, et je veux savoir il va. Tu penses pouvoir le filer ? Il connaît ma voiture mais pas la tienne.

— Pas de problème. J’arrive. »

Moins de trois minutes plus tard, Jerome tourne le coin de la rue. Il se glisse dans une place de stationnement que vient de libérer une maman après avoir récupéré deux crevettes qui ont l’air bien trop jeunes pour être au lycée. Hodges démarre, adresse un salut à Jerome au passage et se dirige vers le poste d’observation de Holly dans Garner Street tout en appuyant sur la touche raccourci de son numéro. Ils pourront attendre ensemble le rapport de Jerome.

22

Le père de Pete prend effectivement du Vioxx, depuis qu’il s’est sevré de l’OxyContin, mais il en a toujours en réserve. Le papier plié que Pete sort de sa poche arrière pour y jeter un coup d’œil avant d’entrer dans la pharmacie est une note sévère du proviseur adjoint rappelant aux élèves de terminale que le Jour de Grâce des Terminales est un mythe et que toutes les absences de ce jour-là seront examinées avec le plus grand soin par la scolarité.

Pete ne brandit pas ostensiblement le papier : Bill Hodges est peut-être retraité mais il a sûrement pas l’air d’un attardé. Non, Pete le consulte brièvement, comme pour s’assurer que c’est le bon, avant d’entrer dans la pharmacie. Il va directement au comptoir de délivrance des ordonnances, dans le fond, où M. Pelkey le salue amicalement.

« Hé, Pete. Je te sers quoi aujourd’hui ?

— Rien, monsieur Pelkey, on a tout ce qu’il faut. Mais je suis suivi par des mecs qui m’en veulent de pas les avoir laissés copier les réponses du devoir d’histoire qu’on avait à faire à la maison. Je me demandais si vous pourriez m’aider. »

M. Pelkey fronce les sourcils et se dirige aussitôt vers le portillon pivotant. Il aime bien Peter qui est un garçon toujours joyeux et avenant alors que sa famille a traversé des temps incroyablement durs.

« Tu vas me les montrer. Je vais leur dire d’aller se faire voir ailleurs.

— Non, je me débrouillerai avec eux demain. Quand ils se seront calmés. Je voulais juste vous demander si je peux m’échapper par la porte de derrière… »

M. Pelkey lui glisse un clin d’œil de conspirateur pour lui signifier que lui aussi a eu dix-sept ans.

« Bien sûr. Viens, passe par le portillon. »

Il conduit Pete entre des rayonnages garnis de boîtes de comprimés et de flacons puis à travers un petit bureau dans l’arrière-boutique. Là, une porte affiche un grand avertissement en rouge : ATTENTION ALARME. D’une main, M. Pelkey abrite le clavier mural fixé à côté, et entre le code de l’autre. On entend un bourdonnement.

« Vas-y, file », dit-il à Pete.

Pete le remercie, se glisse sur le quai de chargement à l’arrière de la pharmacie et de là saute sur le ciment craquelé du trottoir. Une ruelle le conduit dans Frederick Street. Il regarde des deux côtés, cherchant des yeux la Prius de l’ex-flic, ne la voit pas et s’élance au pas de course. Il lui faut vingt minutes pour atteindre Lower Main Street et même s’il ne voit à aucun moment la Prius bleue, il fait deux ou trois crochets de diversion en chemin, juste pour être sûr. Il vient de tourner dans Lacemaker Lane quand son téléphone vibre à nouveau. Cette fois, c’est un texto de sa sœur.

Tina : Ta parlé à M. Hodges ? Jespère ke oui. M’man sait. Je lui é pas dit. Elle SAVAIT. Sois pas faché. Ste plé.

Comme si je pouvais, pense Pete. S’ils étaient plus proches en âge, peut-être qu’ils auraient pu avoir ce genre de rivalité qui oppose parfois frères et sœurs, et encore. Il arrive qu’elle l’agace mais il est jamais vraiment fâché contre elle, même quand elle fait sa chipie.

Bon, la vérité sur l’argent est éventée, mais peut-être qu’il peut encore dire qu’il a seulement trouvé de l’argent et cacher le fait qu’il a essayé de vendre les biens les plus intimes d’un mort juste pour que sa sœur puisse aller dans une école où elle aurait pas à se doucher en commun. Et où sa débilos de copine Ellen disparaîtrait enfin dans le rétroviseur.

Il sait que ses chances de s’en tirer sans encombre sont quasiment nulles, mais à un certain moment — peut-être cette après-midi même, en classe, alors qu’il regardait les aiguilles de la pendule avancer régulièrement vers trois heures — c’était devenu secondaire. Ce qu’il veut vraiment faire, c’est envoyer les carnets, surtout ceux qui contiennent les deux derniers romans de Jimmy Gold, à la NYU[15]. Ou peut-être au New Yorker, puisque c’est eux qui ont publié presque toutes les nouvelles de Rothstein dans les années cinquante. Et baiser Andrew Halliday. Oui, l’enculer bien profond. Et à sec. Y a pas moyen que Halliday vende le moindre écrit de la dernière période de Rothstein à un quelconque collectionneur riche et cinglé qui les enfermera dans une pièce secrète à l’hygrométrie contrôlée à côté de ses Renoir, ses Picasso, ou sa précieuse bible du quinzième siècle.

Quand il était plus jeune, Pete voyait dans les carnets un simple trésor enterré. Son trésor. Il est plus avisé aujourd’hui, et pas seulement parce qu’il est tombé amoureux de la prose ravageuse, drôle et parfois follement émouvante de John Rothstein. Les carnets n’ont jamais été seulement à lui. Pas plus qu’ils n’ont été uniquement ceux de Rothstein, peu importe ce que pouvait en penser l’auteur lui-même, planqué dans sa ferme du New Hampshire. Ils méritent d’être vus et lus par tous. Peut-être que le petit glissement de terrain qui avait révélé la présence de la malle, en ce fameux jour d’hiver, n’était rien d’autre qu’un hasard, mais Pete n’y croit pas. Il croit que les carnets, comme le sang d’Abel, criaient depuis leur tombeau. Si c’est être un indécrottable romantique de penser comme ça, eh ben, soit. Y a des conneries, c’est pas des conneries.

À mi-parcours de Lacemaker Lane, il repère l’enseigne de la librairie, en forme de parchemin à l’ancienne. Ça ressemble à l’enseigne d’un pub anglais même si celle-ci indique : Andrew Halliday Rare Editions et pas : Le Repos du Laboureur, ou autre. En la voyant, les derniers doutes de Pete se dissipent comme de la fumée.

Il pense : John Rothstein non plus sera pas le pigeon de service, m’sieur Halliday. Ni maintenant, ni jamais. T’auras aucun des carnets. Drèck, mon goy, comme dirait Jimmy Gold. Si t’appelles les flics, je leur raconterai tout, et après les emmerdes que t’as eues à cause du bouquin de James Agee, on verra qui ils préféreront croire.

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15

New York University.